Le bréviaire de Fairing

06 janvier 2017

Comment le directeur de campagne de Clinton s’est fait pirater son compte Gmail ?

John Podesta a reçu un message sur son compte gmail (john.podesta@gmail.com) le samedi 19 mars 2016 à 4h34 du matin.  Cet email, ayant l’apparence d’une alerte de sécurité de Google, indiquait que l’utilisateur devait urgemment changer son mot de passe, pour éviter de se faire pirater. Pour ce faire, l’utilisateur avait à cliquer sur un bouton lui permettant de faire cette opération.

Le sujet de l’email était : « Quelqu’un possède votre mot de passe » (« Someone has your password »). L’expéditeur était identifié comme étant Google no-reply@accounts.googlemail.com

Des détails supplémentaires étaient donnés comme l’adresse IP de l’usurpateur et son pays de rattachement (en l’occurrence l’Ukraine)

La véritable adresse du site pointé par le bouton du message était, pour éviter d’être lue, abrégée par Bitly, un service de liens raccourcis. Elle se présentait donc de la manière suivante (j'ai modifié l'original) :

https://bit.ly/1PibTV3

Voici à quoi en définitive ressemblait le message (c’est un exemple réel reçu par un ancien membre du comité national démocrate) :

 

Scam

Il s’agit d’un cas typique d’escroquerie par hameçonnage (phishing scam).

Il se trouve que John Podesta informe Sarah Latham, sa chef de cabinet, de la réception de cet email. Elle le transfère le même jour pour avis à l’assistance informatique (help desk) de l’équipe d’Hillary. C’est Charles Delavan, un jeune technicien informatique qui traite le problème. Voici la traduction de la réponse qu’il envoie à Sarah, avec en copie la directrice de la communication Shane Hable :

« Sara,

Il s’agit d’un email valide (NDT : legitimate). John doit changer son mot de passe immédiatement, et s’assurer que la double authentification est activée pour son compte.

Il peut aller sur ce lien : https://myaccount.google.com/security pour faire les deux. Il est absolument impératif que cela soit fait AU PLUS VITE.

Si toi ou lui avez des questions, merci de me joindre au <numéro de téléphone>.

Charles Denevan du bureau d’assistance de HFA »

HFA est l’acronyme de Hillary For America.

A première vue, ce message est accablant pour le technicien. En tout cas, Sarah interprète ce message comme une validation de la réalité de l’email reçu par Google. La suite peut facilement se deviner :

John Podesta (ou celui qui gère son compte) a probablement cliqué sur le bouton dans le faux message. S’est ouvert alors une page de connexion sans doute similaire à l’interface Google de changement de mot de passe (pour éviter de se faire piéger, il aurait fallu relire attentivement l’URL dans la barre d’adresse), et l’ancien chef de cabinet de la Maison Blanche du temps de Bill Clinton, y a saisi en confiance ses identifiants, dont son mot de passe "p@ssw0rd". Evidemment le site, mis en place par un groupe de hackers russes appelé Fancy Bear, n’était là que pour récupérer ce mot de passe. Ce groupe est souvent cité comme étant lié au service de renseignement russe, le GRU (Direction générale des renseignements de l’Etat-Major des forces armées de la Fédération de Russie).

Une fois le scandale révélé, le technicien, contacté par le New York Times, assurera, contre toute attente, qu’il avait bien identifié que l’email était une arnaque. L’article rapporte qu’au lieu d’écrire «This is an illegitimate email », il a commis une erreur de frappe et a écrit le contraire : « This is a legitimate email ». Nombreux furent ceux qui le soupçonnèrent de mentir, en faisant remarquer que la forme utilisée de l’article indéfini anglais (« a » devant une consonne au lieu de « an » devant une voyelle) prouvait sa mauvaise foi. Or, recontacté par un journaliste de Slate, Charles Denevan affirmait que le New York Times avait mal retranscrit ses propos et que la faute consistait en l’oubli de la négation : au lieu de « This is a legitimate email », il avait voulu écrire « This is not a legitimate email. »

Pour sa défense, il indiquait que le changement de mot de passe avec l’activation de la double authentification, même si le message reçu était une arnaque, est une pratique recommandée en cas de tentative de hacking. Il fit aussi remarquer qu’il fournissait le bon lien dans son email pour faire l’opération, et que cette instruction n’avait pas été suivie par John Podesta ou son équipe. Enfin interrogé sur le fait qu’il a omis de rappeler dans son message qu’il ne faut surtout pas cliquer sur le bouton proposé, il admettra qu’avec le recul, il aurait dû le faire. Il pensait que c’était su, puisqu’il avait, à plusieurs reprises, donné l’instruction de ne jamais cliquer sur des liens suspects.

Difficile de trancher sur la bonne foi de l’informaticien. Quoi qu’il en soit, on le voit, la technique utilisée est, somme toute, assez rudimentaire et revient toujours à la même méthode : soutirer le mot de passe de la part de l’intéressé lui-même.

Sources :

https://wikileaks.org/podesta-emails/emailid/34899

http://www.slate.com/articles/technology/future_tense/2016/12/an_interview_with_charles_delavan_the_it_guy_whose_typo_led_to_the_podesta.html

http://www.nytimes.com/2016/12/13/us/politics/russia-hack-election-dnc.html

https://en.wikipedia.org/wiki/Podesta_emails

https://en.wikipedia.org/wiki/Fancy_Bear

 

Dédicace à l'ingénieur support :

Rag'n'Bone Man - Human (Official Video)

 


20 novembre 2016

La nourriture qui échappe aux pauvres

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Le remplacement sur France Culture de l’émission « Terre à terre » de Ruth Stégassy par l’émission « De cause à effets, le magazine de l’environnement » d’Aurélie Luneau m’apparaît pour l’instant, avec le recul d’une dizaine d’émissions, comme une petite catastrophe. Mais ce n’est pas l’objet de ce billet, et peut-être faut-il laisser mûrir la nouvelle formule avant de porter un jugement définitif. Contentons-nous pour le moment d’apprécier une intervention de Marc Dufumier, petite pépite dénichée dans une émission consacré au bio le 30 octobre dernier :

Aurélie Luneau :  « Une agriculture bio est-elle juste un doux rêve ou une réalité future pour nourrir la planète, aujourd'hui 7,3 milliards d'habitants, demain 9,5 milliards à horizon 2050 ? »

Marc Dufumier : « Oui exactement il faudra nourrir une population croissante. »

AL : « Est-ce qu'une agriculture bio demain peut envisager de nourrir la planète ? »

MD : « La réponse est catégorique : oui, c'est parfaitement possible. Figurez-vous que dans notre alimentation on a besoin d'énergie, les kilocalories, de protéines, de vitamines, de minéraux, de fibres, d'antioxydants. La première nécessité est quand même l'énergie alimentaire, on en a impérativement besoin, et ça nous vient du soleil, pas de pénurie annoncée des rayons du soleil avant un milliard et demi d'années donc soyez sans crainte. Si vous faîtes une agriculture avec une couverture végétale la plus totale, la plus permanente, les rayons du soleil tombent sur des feuilles, et la feuille transforme cette énergie solaire en énergie alimentaire, c'est gagné. Cette énergie, on appelle ça sucre, on l’appelle amidon, on l’appelle lipides, ce sont les hydrates de carbone. La plante trouve le carbone dans le gaz carbonique de l'atmosphère. Y a-t-il pénurie de gaz carbonique ? Non c'est un gaz pléthorique, c'est un gaz à effet de serre. L'agriculture intensive qui ferait un usage intensif de ce gaz carbonique, la plante prend le carbone, libère l'oxygène pour nos poumons, fabrique du sucre, de l'amidon, des lipides, et pourquoi pas de la paille, de l'humus, je suis vraiment pour. On a besoin de protéines, alors quand même juste petite difficulté, c'est la gestion de l'eau qui fait que la plante, parce qu'il faut qu'elle transpire pour pouvoir par les petits trous par lesquels elle transpire, intercepter le gaz carbonique. C'est donc la gestion de l'eau qui est effectivement un des aspects les plus importants en termes techniques. Et les protéines, ce sont les hydrates de carbone, auxquels on ajoute de l'azote, l'azote vient de l'air, 79% de l'azote dans l'air, pas de pénurie annoncée avant des siècles, mais rajouter de l'azote pour fabriquer des protéines, c'est coûteux en énergie. Là l'agriculture industrielle utilise des engrais de synthèse coûteux en énergie fossile, et l'agriculture biologique utilise ces fameuses plantes de l'ordre des légumineuses qui sont capables en circuit court, ce sont des microbes qui les aident à faire ça, d'intercepter l'azote de l'air, de fabriquer des protéines, de fertiliser le sol en azote, c'est-à-dire que les cultures qui vont suivre après, dans la rotation et l'assolement, seront ainsi fertilisées en azote. Vous voyez que cette agriculture biologique est savante et diversifiée, c'est elle aussi qui va accueillir les coccinelles, les abeilles, les mésanges pour neutraliser les larves de carpocapse. C'est une agriculture hyper-savante qui nous permet de nourrir une population croissante, de façon saine, sans aucun problème. La question de l'alimentation dans le monde n'est déjà pas aujourd'hui un problème de la disponibilité des nourritures, c'est une question de pouvoir d'achat. Les gens ne parviennent pas à acheter une nourriture qui pourtant existe. Et cette nourriture excédentaire que nous avons aujourd'hui dans le monde est gaspillée par certains, elle sert à nourrir des animaux en surnombre par d'autres et de plus en plus elle sert à abreuver des voitures en éthanol, en diesel, en agrocarburant. Il y a de la nourriture qui échappe à des pauvres, qui est achetée par plus riches pour en faire du gaspillage, nourrir les cochons, ou abreuver les voitures. »

France Culture, De cause à effets, le magazine de l'environnement, Le bio dans tous ses états !, Aurélie Luneau, 30 octobre 2016.

 

Pour comprendre dans le détail chacun des points décrits ici, on pourra utilement regarder la vidéo pédagogique de C par sorcier (France 3) :

C'est pas sorcier -AGRI.BIO

 

 

16 novembre 2016

Infigurabilité

Estimation : 140 milliards d'animaux sont tués chaque année pour être mangés par l'Homme. 140 milliards. Chaque année. 140 000 000 000. Se répéter ce chiffre plusieurs fois. 140 milliards. Se le répéter tout en sachant ce nombre infigurable. L’imagination a ses limites. Tenter quand même, par des détours, des découpages par exemple, au cas où une évocation nous frapperait davantage. Chaque année, nous tuons l’équivalent de vingt fois la population humaine sur terre. Chaque année. Sans doute encore trop abstrait. Essayons encore : 4500 animaux sont tués par seconde pour être mangés. Chaque seconde. Tic. Tac. 4500. Ces chiffres débordent tous les mots qui se terminent en –cide. En tout cas, nous sommes un cran au-dessus de toute extermination, du moins nous sommes dans un ailleurs ineffable, puisque le concept d’extermination transpire une finalité absente de ce qui nous occupe ici. Il faudrait un terme témoignant d’un vouloir inflexible et aveugle de renouveler sans fin un massacre inutile, en dépit de tout bon sens et de toute sensibilité. De toute humanité oserait-on dire, si la conscience de l’obscénité de cette expression ne nous crevait les yeux. Nous organisons une natalité de masse pour pouvoir perpétrer sempiternellement un massacre de masse au milieu d’une souffrance de masse. Au point où l’écœurement devient ontologique.

Graffiti animaux

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11 octobre 2016

Jill Stein sur l'éternel chantage au vote utile

Jill Stein

 

Jill Stein, la candidate du Green Party pour l’élection présidentielle américaine, interrogée par un partisan de Sanders s’apprêtant à voter pour Hillary Clinton, répond sur ce qu’elle appelle « une politique de la peur » (voir la vidéo originale au bas de l'article) :

Andrew Fader : « Compte tenu de la façon dont le système politique fonctionne, vous pourriez contribuer à l’élection de Donald Trump, comme Ralph Nader a aidé George Bush en 2000. Comment pouvez-vous dormir la nuit ? »

Jill Stein : « Je vais effectivement avoir du mal à dormir la nuit si Donald Trump est élu. Mais je vais aussi avoir du mal à dormir si Clinton est élue. Aussi méprisables que sont les mots de Donald Trump, je trouve les actions d’Hillary Clinton et ses antécédents très inquiétants. Si comme vous le savez, Donald Trump dénigre les immigrés et est une grande gueule xénophobe et raciste, vous savez aussi qu’Hillary Clinton a fait la promotion de guerres qui ont tué un million de personnes de couleur, en Irak par exemple.

Le Parti démocrate est devenu le parti de l'expulsion, des détentions et des raids de nuit avec des millions de personnes expulsées sous Barack Obama, dont certaines sont des réfugiés du Honduras où Hillary Clinton a donné le feu vert à un coup d’Etat que des milliers d’individus ont dû fuir et qui n’ont pas été bien accueillis dans ce pays. Et Hillary a soutenu dans les faits un grand nombre des politiques d'expulsions et de détentions.

Sur la question de la guerre nucléaire, je suis très préoccupée par les conflits qui éclatent en Syrie dans cette guerre aérienne qu’Hillary menace de mener. Donc, vous savez, aussi troublant que soit le discours de Donald Trump, je trouve que le bilan d’Hillary Clinton est en fait très préoccupant aussi.

Cette politique de la peur qui vous dit que vous devez voter contre la personne que vous détestez le plus ou contre la personne que vous craignez le plus, cette politique de la peur a un passé, parce que ça a été comme une mythologie prédominante pour beaucoup de gens : « Vous devez voter pour vos peurs, et non pour vos valeurs ». Et qu’est-ce que cela a donné ? Toutes les raisons qu’on a avancées pour justifier le vote en faveur du moindre mal (pour éviter de nouvelles guerres, la crise du climat, les plans de sauvetage de Wall Street ou encore l'expulsion des immigrés), c’est très exactement ce que nous avons obtenu en nous laissant réduire au silence. Donc, à mon avis, nous devons rejeter le moindre mal et combattre pour le meilleur comme si nos vies en dépendaient car, en définitive, elles en dépendent. »

 

Jill Stein leaves Clinton Supporter speechless

 

26 septembre 2016

Autonomisation de l'argent

Money is my life

 

«  Pour entrer dans le concept du capital, et suivre le rythme de la dépersonnalisation qu’il impose, il reste à décrire deux processus de l’argent qui semblent indiscernables à première vue et que Marx est le premier à distinguer dans leur clarté. Le premier processus est celui de l’homme allant au marché pour vendre une marchandise et s’en acheter une autre avec le produit de cette vente. C’est le trajet M-A-M : on passe de la marchandise, à l’argent, et de l’argent à la marchandise. Le second, plus mystérieux, A-M-A, c’est celui de qui part de l’argent et n’use de la marchandise que pour faire de l’argent. Ceci mérite quelques explications. 

La grande erreur de l’économie politique bourgeoise, selon l’analyse de Marx est de penser que les processus économiques ne s’interprètent que par un schéma utilitaire qui fait de l’argent une médiation entre une production et une valeur d’usage. Ce schéma est une analyse extérieure, archaïque, du commerce. Même Aristote ne s’y est pas tenu. Marx souligne au contraire que si Aristote identifie le processus M-A-M, celui-ci montre que l’échange peut être décrit par un concept plus large qui ne se confond pas avec la conception domestique de l’échange.

Il existe en effet une autre structure, mise en avant par Aristote lui-même, rivale de ce qu’il appelle « l’économique » et qui porte sur l’argent seul : c’est la « chrématistique ». Elle décrit un processus inverse de M-A-M : A-M-A. Thomas d’Aquin balaiera cette autre forme de production de richesse en l’assimilant à l’usure. Elle est pour lui injuste et opposée aux valeurs bibliques car elle produit de la richesse sans travail. Condamnée par l’Eglise et par la royauté française, elle ne disposera d’aucune autonomie de développement. Cette structure en A-M-A trouvera son développement lorsque la royauté tombera et lorsque de nouvelles structures politiques démocratico-libérales en libéreront la créativité propre.

A quoi tend la structure en A-M-A ? Soit une certaine somme d’argent, avec laquelle on achète des biens pour les revendre à un prix plus élevé, ou pour s’équiper d’une machine : celle-ci élaborera la matière première acquise dans le premier échange et fera gagner de l’argent lors de la revente. Cette structure fonde conceptuellement le capitalisme.

Dans la première structure, aucun rapport n’existe entre les deux marchandises. Alors que dans la chrématistique, on part de l’argent pour revenir à l’argent. L’argent se fond dans l’argent, le même produit est au départ et à la fin. Il y a une perte de la détermination qualitative de l’objet de départ et d’arrivée. C’est parce que A=A qu’il peut s’engager dans une circulation qui annule toute différence. Ce processus de fonte ou d’annulation des différences est à la base de l’impersonnalité du capital.

Dans le schéma A-M-A, on espère que le second A sera plus élevé que le premier. La vraie formule est donc A-M-A’. La différence entre A et A’ est liée à la productivité de M ; c’est la plus-value. Mais qu’on opère une plus-value, ou qu’on vende à perte, conceptuellement le résultat est le même, l’argent revient à l’argent. Cette différence quantitative et non qualitative vérifie l’anonymat de l’argent. D’où la thèse fulgurante : A veut A’, l’argent veut l’argent – et même l’argent se veut. L’argent est un processus autonome et « automatique ». C’est la formule même de Marx. Elle résume le fétichisme du capital, elle résume la mythologie du capital : il y a quelque chose dans le monde qui veut sans être un sujet libre, malgré les hommes, malgré les princes, malgré les nations. Est-on si loin du Vouloir vivre de Schopenhauer ?

Arrêter ce vouloir, entraver cet automatisme en enfermant A’ dans une boîte avec une clé, c’est une solution absurde car pendant le temps où mon argent n’est pas investi, mon concurrent, lui, va gagner des parts de marché à mes dépens (par exemple en achetant de nouvelles machines). Je suis vite débordé : mon concurrent gagne plus que moi, mon A’ perd régulièrement de la valeur. Je me suis ruiné par thésaurisation. Au contraire, le vrai capitaliste, ayant gagné A’, n’en jouit pas à loisir. Il le remet immédiatement en jeu pour acheter un nouveau M et concurrencer son confrère en augmentant sa propre productivité. Le A de M-A-M est ainsi totalement différent du A’ de A-M-A, même s’il s’agit d’argent dans les deux cas. Le A de M-A-M est utilisé immédiatement, j’achète quelque chose dont je me sers. Mais je ne jouis jamais du A’ de A-M-A. Les économistes disent qu’il n’y a pas de bénéfices présents, que des bénéfices futurs. L’argent ne peut pas dormir dans un coffre-fort, il est obligé de se réinvestir – d’où la formule spéculative : l’argent veut l’argent. »

Bruno Pinchard, Marx à rebours, Paris, Éditions Kimé, 2014 - p.90-92

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19 septembre 2016

Le Président de la Commission Européenne accuse la France de pratiquer les tax rulings

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Transcription à partir de 6'50'' de l'interview de Jean-Claude Junker par la youtubeuse Laetitia Nadji :

Laetitia Nadji : « […] Est ce que finalement vous êtes le mieux placé pour pouvoir mettre fin à cette injustice sociale parce que [...] confier à quelqu'un qui a été ministre des finances pendant 18 ans du plus grand paradis fiscal en Europe la mission de lutter contre l'évasion fiscale, est-ce que ce ne serait pas finalement un petit peu comme désigner chef de police un braqueur de banque ? [...]

Jean-Claude Junker : « Vous portez sur le pays qui est le mien [...] un regard superficiel qui traduit assez bien la condescendance française lorsque les Français regardent les autres. En Europe chaque pays est le paradis fiscal de son voisin.

Est-ce que vous êtes sûre et certaine que ce qu'on a appelé les tax rulings, donc les arrangements entre administrations fiscales et entreprises, n'a pas eu cours en France ? [...] Je vous dis d'ores à présent [sic] que ce que vous allez découvrir ne vous fera pas plaisir. »

La video complète :

L'interview de Juncker que Youtube et l'UE ne voulaient pas (version complète)

 

 

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29 juin 2016

The Leftovers (s01e09) : échographie du sublime dans une série TV

(Avertissement : cet article dévoile tout ou partie des éléments de l’intrigue. Ne pas lire si vous avez l’intention de regarder la série ; de toute façon, la compréhension même de ces lignes requiert d’avoir vu la saison 1).

 

 

1. Big Bang

 

« There's nothing wrong with me », Laurie Garvey

 

S’il n’y avait qu’une raison de regarder la série américaine The Leftovers, elle tiendrait sans doute dans les minutes qui terminent l’épisode 9 de la première saison. A l’image de la théorie du Big Bang, elles nous donnent à vivre une sorte de singularité initiale, l’instant zéro de l’univers de la série. Dans ces quelques secondes vient se condenser l’énergie qui crée les nouveaux mondes. Il n’est pas facile de parler de cette expérience, de mettre en mots l’incandescence qui peu à peu brûle et vient ronger l’image. Je ne peux que témoigner d’une sorte de ravage, d’un chancellement de l’âme, du sentiment vertigineux de se pencher vers l’abîme, en équilibre.

La disparition ne s’est pas pourtant pas laissé capturer. Ni par les spectateurs, ni par les personnages. Les fils narratifs s’entrelacent, le montage s’accélère : l’ampoule alimentée par le cercle d’étudiants se tenant la main s’éteint, Nora Durst se retourne vers la table désertée, Kevin Garvey secoue le drap sur un lit désespérément vide, le regard de Laurie sur l’écran de l’échographe se fait incrédule. Le monde a basculé, l’instant est demeuré insaisissable, sans témoin visuel, comme pour Jésus au tombeau. Une sorte de miracle démultiplié du Saint-Sépulcre se produit et pourtant se dérobe.

Sous nos yeux, la famille Garvey explose ; ses quatre membres, Kevin, Laurie, et leurs enfants Tommy et Jill restent cependant sur terre, parmi nous, parmi les vivants. Le pas-encore-là vient miner le déjà-là, et le secret d’une femme est emportée dans la brèche ouverte en ce 14 octobre.  Je crois que le sublime ne peut naître que d’une faille, celle peut-être qui nous sépare à jamais des portes du Royaume, dans notre conviction que le Christ ne reviendra pas. The Leftovers nous ramène à la plaie : même le témoignage nous sera refusé, nos yeux ne verront rien. Ce ne sera pas faute d’avoir scruté et attendu.

 

The Leftovers - Image 1

 

 2. Profession de foi

 

« It’s not my fucking place », Kevin Garvey.

 

Dans l’évangile de Matthieu, à la mort de Jésus, les tombeaux s’ouvrent et les morts ressuscitent. Dans The Leftovers, après le grand départ, les tombeaux se refermeront et le silence gagnera de même les vivants. La chair disparue, souvent la chair de sa chair, à quoi bon le Verbe ? Dieu se tait lui aussi. De la mise à l’épreuve des vivants ou de l’innocence, ou pire de l’absence, transcendantale, chacun devra décider, selon sa propre exégèse de l’événement. Que tout le monde soit coupable, en quête de rachat, ne facilite pas les choses. En attendant, les rapides du temps se précipitent inéluctablement vers le salut ou le néant, issue annoncée par une multiplication de signes, dont le moindre n’est pas la mort d’un cerf, sorte de prélude funèbre à une séquence en forme de concerto.

C’est que Kevin a dû se résoudre à abattre l’animal accidenté pour abréger ses souffrances. Une voiture venait juste de le percuter et il agonisait sur le bitume. C’est comme si la détonation avait déclenché des forces obscures, inimaginables, inexorables. L’iconographie primitive du Christianisme faisait du cerf l’un des symboles du Messie.  Les premières paroles que prononce la conductrice s’extrayant de la voiture et encore sous le choc, sont les suivantes : « he came out of nowhere ». Un surgissement de nulle part annonce l’évanouissement à venir, le « sudden departure », le ravissement des âmes ; une apparition précède les disparitions.

Quand la jeune femme répétera la phrase, en utilisant cette fois le genre neutre (« it came out of nowhere »), Kevin lui répondra : « It didn’t belong here ». A première vue, c’est certes une façon de consoler son interlocutrice, d’amoindrir sa culpabilité : le cerf n’avait rien à faire là. Mais les mots sont piégés, et l’on peut entendre aussi que cet être « n’appartenait pas à ce monde », que « sa place n’était pas ici », y voir finalement l’affirmation inconsciente d‘une transcendance, d’une nature divine. Le téléspectateur attentif ne peut alors s’empêcher de se rappeler la question en forme de reproche que Laurie a adressée à son mari : « What is your place, Kevin? Is it here? ». L’identification est dès lors parfaite : le lieutenant et le cerf ne font plus qu’un. Pas étonnant qu’il se soit donné pour mission de sauver l’animal, malgré ses collègues moqueurs, malgré les ordres de son père, chef de la police. C’est d’abord lui-même qu’il tente de sauver. Plus tard, dans l’œil de la bête ensanglantée, avant le coup fatal, se reflétera le visage du lieutenant.

The Leftovers - Image 2

 

Lorsque, dans une scène antérieure, en pleine réunion de travail avec son équipe, le shérif, Garvey Senior, le père de Kevin, évoque un problème avec « des cerfs », son fils lui objecte alors : « I think it's just one. ». Evidemment, il veut dire qu’il n’y a qu’un seul animal, que la même bête est responsable des dégâts successifs, mais la formule peut se lire comme la réaffirmation de l’unicité de Dieu, la foi dans le monothéisme, l’expression du Tawhid en Islam. Dieu s’est fait cerf. Le mot qui désigne l’animal, « deer » en anglais, ne change pas au pluriel, ce qui explique la réplique du père de Kevin, référence ironique aux thèses théologiques des premiers conciles sur la Trinité : « It doesn't matter to me if it's deer singular or deer fuckin' plural. »

Après avoir abattu le cerf, Kevin retirera, coincé entre les bois majestueux, un ballon dégonflé. Le spectateur comprend qu’il provient de la « baby shower »[1], que l’animal a perturbée quelques heures plus tôt. Sur la baudruche brillante, entre les taches de sang, s’inscrit l’oracle suivant: « it’s a girl ! ». Sa femme est enceinte, et il ne le sait pas. Mais comment l’homme pourrait-il reconnaître un signe dans cette forêt de symboles ? L’incroyant préfère plutôt des explications prosaïques aux prodiges : si, le matin même, la tête du cerf, aperçu au loin, s’était illuminée jusqu’à éblouir Kevin, comme une figure sainte, c’était à cause de ce plastique étincelant au soleil, accroché au front de l’animal.

 

 

3. Paraboles

 

« The fact has not created in me a sense of obligation », The Universe

 

Au commencement était le cri, le cri déchirant d’une femme inconnue dans l’établissement où Laurie enceinte est en train de passer une consultation prénatale. Le cri, hors champ, venu d’une autre pièce, lui fait détourner les yeux de l’échographe. Un fœtus y palpite. On l’a vu précédemment, son mari ignore tout de sa grossesse. Le Dr Singley était en train d’analyser l’image noir et blanc à la forme d’entonnoir inversé si caractéristique et venait de proposer à Laurie d’entendre battre le cœur du bébé. Les pulsations de vie retentissent, si fragiles, si puissantes. S’y superpose peu à peu l’allegro d’un violon. Le morceau « November » de Max Richter accompagne la mise en place qui précède l’événement proprement dit, comme une invocation, un rituel magique. La caméra nous transporte dans différents lieux, nous traversons différentes cérémonies : le cercle des élèves, le verre renversé sur la table, la mise à nu des corps, puis le retour sur le visage de Laurie, dévastée d’émotion, fascinée par l’écran du Dr Singley. La musique s’arrête, le silence s’installe, et, soudain, ce cri qui arrache les deux femmes à la contemplation. S’ouvre alors le dernier mouvement porté par le principal thème musical du film : dans le même ordre que précédemment, nous retrouvons l’école de Jill, la cuisine de Nora, la chambre d’hôtel de Kevin, et enfin le cabinet du médecin. Mais, dans cette nouvelle revue ubiquitaire, on le devine, des êtres chers ont disparu. Ils manquent à l’appel, comme on dit.

Ainsi, au milieu des rires de la fête d’école, une petite fille, fleur dans les cheveux, s’est évaporée, brisant la chaîne humaine composée pour la petite expérience de conductibilité électrique, et la nuit vient recouvrir le visage de Tommy et de Jill. Ils se tenaient tous la main, comme frères et sœurs, mais la lumière du monde une fois mise sous le boisseau, la fraternité laisse la place aux ténèbres du mal. La science physique ne peut rien contre une parabole. Les élèves se regardent, certains ne sont plus là, quelques mains éprouvent le vide ; le constat est de toute façon après-coup, personne n’a rien vu : la seule trace concrète de la disparition, c’est la lampe éteinte. Quant aux téléspectateurs, c’est indirectement qu’ils ont pu saisir la rupture, à travers le visage rieur, filmé en gros plan, de Tommy, soudain assombri au sens propre d’abord, puis figuré.

The Leftovers - Image 3

 

Il faut alors observer les jeux de regards interrogatifs, cherchant d’un côté ou de l’autre un soutien, Tommy, Jill, les camarades, quelque chose à quoi se rattacher, puis le même moment se rejoue, par-delà le lieu, comme par contamination, avec Nora dans sa cuisine. Elle se retourne, soudain indiciblement seule. Les plus observateurs, ou les plus fous, remarqueront qu’elle émerge d’un plan en flou artistique, avec un mouvement de zoom avant, accompagnant la rotation de son corps, jusqu’à ce que se stabilise la mise au point ; en réalité, jusqu’à ce que s’accomplisse la révélation. Un gobelet jaune et brillant comme un soleil roule doucement sur le sol.

Le montage bascule dans la chambre d’hôtel où Kevin est en train d’agiter ce qui n’est plus que le linceul de son amante d’un jour. Le suaire danse sous nos yeux, notre point de vue est celui de l’absente, de l’être introuvable. Et, par la mise en scène, s’effectue l’étrange recouvrement de ces individus manquants et des spectateurs. Façon de dire que nous occupons la même place - est-elle privilégiée ? -, le même rôle que les humains disparus de la série. Nous sommes là sans être là, nous sommes les 2%. Nous sommes ceux que les rescapés de Mappleton recherchent d’abord en vain, puis, pour une majorité, ne rechercheront plus.

 

 

4. Missing Messiah

 

« I'm sorry. I thought you were someone else »

 

Kevin n’est pas un « bon gars ». Il n’est pas satisfait de ce qu’il a, il n’est pas à sa place. Et l’Univers se fout de son existence. Comme son père l’explique, tout homme se rebelle contre l’idée que la vie se résume à ça. Alors, comme Don Quichotte, il veut « se battre contre des moulins et sauver des putains de demoiselles », comme la jeune femme qu’il a suivi dans la chambre d’hôtel. De cette scène d’adultère, on imagine une révélation nouvelle, une eschatologie mystérieuse du péché évité ou consommé, et des conséquences dogmatiques pour une religion d’après la fin du monde.

 

The Leftovers - Image 6

 

On l’a vu précédemment, un dernier cri viendra faire basculer le sens de cette apocalypse, qui n’est autre qu’un dévoilement. Après ce cri, il n’y aura plus de logos, de mots, de dialogues. « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ». La disparition du Verbe est effective, jusqu’à l’écran noir final, le règne des ténèbres. Car Dieu donne et Dieu reprend. A la perplexité, aux doutes peut-être, de la future Vierge Marie sentant, découvrant un être inconnu, non désiré, dans son ventre, conçu à son insu (car pourquoi Dieu demanderait-il la permission à sa créature ?), succède l’image inversée, en miroir, de Laurie, sorte d’anti-Marie comme il existe un antéchrist. Sa grossesse est le symbole de la kénose, un Dieu s’anéantissant lui-même. Précédant l’événement de l’enlèvement au ciel, un messie féminin renonce au retour sur terre : une nouvelle Nativité n’est pas nécessaire. La parousie avorte. Le monde n’aura ainsi pas à reconnaître la Lumière issue de la Lumière.

 

The Leftovers - Image 8

Et la série est en effet assez habile pour ne pas complètement lever le voile sur les intentions de Laurie. Mais quelle que soit l’interprétation, poursuite de la grossesse, ou interruption volontaire, la perte de contrôle sera dévastatrice pour Laurie.

 

 

5. La Visitation

 

 « We're reaching the point of no return. » Dr Singley

 

La voiture est arrêtée sur le bord de la route. Laurie au volant, écoute de la musique classique, la vitre baissée, peut-être réfléchissant à sa décision au sujet de sa grossesse. Elle est sur le point de rendre visite au Dr Singley. Un véhicule vient s’immobiliser à sa hauteur, sans doute à cause d’un feu rouge, avec à l’intérieur une jeune femme débordée, occupée à parler au téléphone tout en conduisant, tandis qu’un bébé pleure sur la banquette arrière. Le spectateur a tout de suite un sentiment de déjà-vu, et en effet il s’agit du premier personnage de la scène inaugurale, si bouleversante, de la série. L’instant 0 ne s’est donc pas encore produit. Dans un plan magnifiquement construit, Laurie jette un regard sur le nourrisson, son visage se reflète dans l’un des rétroviseurs :

 

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A l’heure du choix, c’est comme si l’individu voulait se dédoubler, manière de refuser le tragique. Puis, un contre-plan montre la mère dépassée, cherchant à son tour Laurie du regard et esquissant à son attention un geste d’impuissance.

 

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On peut y voir une libre relecture du thème de la Visitation. Le prophète Jean-Baptiste, fils d’Elisabeth, avait pour mission de préparer et annoncer la venue de Jésus parmi les hommes. Dans une forme d’eschatologie inversée, la prochaine disparition du nourrisson prépare et annonce le retrait du Sauveur. La scène a duré une trentaine de secondes, aucune parole n'a été échangée, le spectateur se retrouve sans voix devant le beau visage fatigué d'Amy Brenneman dans le rôle de Laurie. Et il se souvient alors de l'engagement de l'actrice dans le mouvement pro-choice qui milite pour le droit à l’avortement aux Etats-Unis.

 

 

6. Défaillances

 

 

« I need something for myself. » Nora Durst

 

Ce neuvième épisode a une place à part dans cette première saison. Il rompt la chronologie en revenant sur le passé. On pourrait n’y voir qu’exercice de style, cependant, de fait, il contraint le spectateur à reconsidérer la représentation qu’il se fait de chaque protagoniste. Ce nouveau regard, empreint de plus de compréhension et d’empathie, oblige chacun d’entre nous à un examen rétrospectif de plusieurs de nos jugements hâtifs. Le sentiment de culpabilité, au cœur même des épreuves traversées, joue un rôle dans une certaine humanisation des caractères. Le personnage de Laurie acquiert ainsi, on l’a vu, une nouvelle épaisseur. Parfois, un seul geste suffit à bouleverser nos conceptions, par exemple ce bref plan dans lequel Nora Durst, exaspérée par sa famille, lève les yeux au plafond. Par cet écart infinitésimal, la jeune femme écorne certes son statut de victime absolue, en redescendant un peu du piédestal agaçant où l’avait posé le récit mythologique des premiers épisodes, mais, par un mécanisme dialectique assez troublant dans l’ambivalence qu’il recèle, se rapproche de nos finitudes et gagne une bienveillance nouvelle de notre part.

 

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Parfois, la comparaison des caractères avant et après l’événement, vient simplement nous dire le traumatisme subi. Il n’y a qu’à regarder sourire sereinement Jill Garvey, la fille de Kevin, pour s’en convaincre :

 

The Leftovers - Image 10

 

L’ensemble de ces détails, qu’on peut trouver insignifiants, concourt à colorer notre réception de la série. Par l’effort d’introspection qu’ils provoquent chez le spectateur, ces divers réajustements confirment que nous sommes en présence d’une matière vivante. Le scénario se présente comme une histoire à décoder, à différents niveaux de résonnance. Le sentiment souvent non formulé, purement intuitif chez le spectateur, d’un développement dépassant la simple narration, provient évidemment de ce jeu de références. Il n’est pas nécessaire de les identifier de manière précise, une sensation de déjà-vu suffit en l’occurrence. On comprend que The Leftovers aime à revisiter certains de nos mythes, parfois même en les réinterprétant, ou en les déformant, sur fond de musique sacrée. Mais si la série n’hésite pas à reprendre des récits ou d’évoquer des figures hiératiques, elle le fait à travers des personnages à notre mesure. Ce faisant, elle retrouve l’incandescence de l’événement et nous en révèle la violence insoupçonnée.

 



[1] Fête traditionnelle célébrée outre-Atlantique (et ailleurs) en l’honneur d’une future maman

21 avril 2016

#HanounaDebout ?

 « Je ne suis pas le patron de D8. Mes patrons m'ont dit : " T'es sous contrat. Je dois animer. Je n'allais pas les foutre dans la merde." » Cyril Hanouna, 20 avril 2016

Les articles se multiplient pour dire qu’il ne faut pas parler de cet événement ridicule. L’intérêt populaire et médiatique pour un fait ne doit cependant pas nous en détourner a priori et nous décourager d’en théoriser l’esprit, afin, peut-être d'en glaner quelques enseignements utiles.

Alors que Le Monde s'interroge sur la « Hanouna dépendance » de la chaîne D8, l'épisode tant commenté de la gifle de Joey Starr fait apparaître, a contrario et dans sa splendeur, le mécanisme d'aliénation des sujets dans un système d’échange marchand. Qu'un animateur placé dans une position de force, dont le poids est évalué à 50 millions d'euros par an et l'audimat à 2 millions de fans, doive malgré tout se désavouer et se sentir contraint de revenir à l'antenne après avoir promis le contraire la veille en dit long sur les pouvoirs du système sur les individus.  

Le nombre relativement réduit de grèves et de mobilisations dans le secteur privé s'explique d'abord par la peur : peur du licenciement, peur des rétorsions, peur du chômage, peur de la perte de salaire, peur de se faire remarquer, peur de la délocalisation, peur d'aller contre l'intérêt commun de l'entreprise et de l'emploi, peur de décevoir un employeur qui vous a recruté et qui vous a fait confiance. L'animateur n'échappe pas à cette règle, ce qui rend d’autant plus méritants ceux qui osent se lever en dépit de tout ça.

En l'occurrence, le fond de l'affaire, les calculs, les faux-semblants et les justifications importent peu et ne nous intéressent guère. Le cas est emblématique d'un rapport qu'on pourra relier au processus de fétichisation souvent analysé chez les auteurs marxistes. Pour l'exprimer plus simplement, dans la société capitaliste se produit un phénomène d'inversion : les sujets deviennent des objets, déshumanisés, privés de conscience, quand les objets deviennent de véritables sujets. Objectivation des sujets, subjectivation des objets. L'argent, le capital, le marché, la marchandise, les machines acquièrent une autonomie propre et viennent se substituer à tout autre type de relations sociales. Ces dernières ne sont plus des relations entre humains, mais des relations entre objets. Il y a techniquement une réification des rapports sociaux, accompagnée d'une personnification des choses.

Que Cyril Hanouna soit objectivement un acteur du système, qu'il en soit même l'un des exploitants, ne doit pas nous empêcher de percevoir que la société capitaliste occulte les positions politiques et sociales. Comme le défend John Holloway dans son livre « Changer le monde sans prendre le pouvoir », le capital ne crée pas seulement une séparation entre « travailleurs » et « capitalistes », il implose à l'intérieur de chacun de nous, il traverse et fragmente l'être même des individus.

 

John Holloway

John Holloway

04 mars 2016

Le combat et les mots de Berta Cáceres, assassinée hier

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Berta Cáceres, source : http://www.goldmanprize.org/blog/qa-with-berta-caceres/

Berta Cáceres, militante du Honduras pour l’environnement et les droits de l’homme, a été assassinée hier à son domicile. Elle était l’une des grandes voix du peuple Lenca, qui lutte depuis des années contre l’implantation d’une centrale hydroélectrique sur leur fleuve sacré, la rivière Gualcarque. En septembre 2010, le gouvernement hondurien issu du coup d’état de 2009 qui avait déposé le président Manuel Zelaya, a octroyé 47 permis pour la construction de barrages hydroélectriques, sans aucune consultation des communautés paysannes et indigènes concernées. L’une des concessions a été accordée à la société hondurienne DESA (Dessarollos Energeticos SA) qui a choisi pour la construction du barrage le leader du secteur, l’entreprise publique chinoise Sinohydro Corporation. Grâce à la mobilisation des communautés locales, cette dernière s’est officiellement retirée du projet « Agua Zarca » en août 2013, mais DESA n’a pas pour autant renoncé à son usine sur Rio Blanco,  et est soupçonnée d’employer des paramilitaires.

Dans cette situation explosive, Berta Cáceres, coordinatrice du COPINH (Conseil civique des organisations indigènes et populaires du Honduras), se savait menacée : le célèbre juge espagnol Balthazar Garzón avait révélé en 2013 une liste de 18 personnes de nationalité hondurienne sur le point d’être assassinées et la militante y figurait en première place. De nombreux meurtres d’activistes sont restés impunis ces dernières années. Voici le discours qu’elle prononça en 2015 lors de la remise d’un prix qu’elle avait reçu de la fondation Goldman pour l’environnement :

« Dans notre vision du monde, nous sommes des êtres surgis de la terre, de l’eau et du maïs. Nous, le peuple Lenca, sommes les gardiens ancestraux des rivières, nous-mêmes protégés par les esprits des jeunes filles qui nous enseignent que donner nos vies, de quelque manière que ce soit, pour la protection des rivières, c’est donner nos vies pour le bien-être de l’humanité et pour celui de cette planète. Le COPINH, en marchant avec d’autres peuples pour leur émancipation, confirme notre engagement à poursuivre le combat pour la défense de l’eau, des rivières, de nos biens communs et de la nature, ainsi que celle de nos droits en tant que peuples.

Réveillons-nous, réveillons-nous, Humanité ! Nous ne pouvons plus attendre. Nos consciences doivent être ébranlées par le simple fait de contempler notre auto-destruction causée par la prédation capitaliste, raciste et patriarcale. Le fleuve Gualcarque nous a appelés, ainsi que d’autres qui sont gravement menacés. Nous devons répondre à ces appels. La Terre-Mère – militarisée, clôturée, empoisonnée et où les droits fondamentaux sont systématiquement violés – exige que nous agissions. Bâtissons des sociétés capables de coexister de façon juste, digne et tournée vers la vie. Rassemblons-nous et continuons avec espoir à défendre et à garder le sang de la terre et les esprits. Je dédie ce prix à tous les rebelles, à ma mère, au peuple Lenca, au Rio Blanco et aux martyrs pour la défense des ressources naturelles. »

Berta Caceres acceptance speech, 2015 Goldman Prize ceremony

17 février 2016

Comment bâcler la conclusion de son documentaire ?

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© La Compagnie des Taxi-Brousse

 

 « Cargos, la face cachée du fret » est le titre d’un documentaire de Denis Delestrac (2016) récemment passé sur France 5 et accessible jusqu’à hier en replay.  A partir du constat que la majeure partie de ce que nous consommons (90% affirme la voix off) vient de l’étranger et transite sur mer par conteneur, on peut dire que le transport maritime a pris les commandes de notre société. Le paradoxe est qu’il demeure largement invisible pour le consommateur et le citoyen.

 

Un tour de passe-passe qui semble faire disparaître les distances (économiquement)

Cette industrie semble avoir aboli les distances et propose de transporter des marchandises sur des milliers de kms pour un coût dérisoire. L’enjeu principal du film (même si ça n’apparait pas dans la conclusion mais je reviendrai sur ce point) est de suggérer que ce prix est anormalement bas et qu’il repose sur la prise en charge par la société elle-même de divers coûts cachés, véritablement désastreux pour les populations et l’environnement. Contrairement à une idée reçue, la différence des salaires entre pays ne saurait expliquer à elle seule la mondialisation, car ce n’est qu’à partir du moment où l’on a un coût très bas du transport que l’utilisation d’une main d’œuvre bon marché à l’étranger devient profitable. C’est donc bel et bien parce que les distances pèsent relativement peu dans le prix final qu’une entreprise peut traiter le monde entier comme les parties d’une même usine, là où auparavant on devait s’appuyer sur de très grandes usines, avec, sur le même lieu, l’entrée des matières premières d’un côté et la sortie des produits finis en fin de chaîne. Le transport maritime a tout changé en réduisant drastiquement le coût du kilomètre parcouru et en rendant ainsi possible une collaboration à l’échelle planétaire. L’étiquette d’un produit  qu’on vient d’acheter ne dit par conséquent qu’une infime partie de l’histoire : le « made in » ne concerne que la phase d’assemblage final et ne dit pas, par exemple, que le coton de telle veste qu’on vient d’acheter vient des Etats-Unis, mais a été tissé et teint en Inde, que les boutons ont été fabriqués au Viêt-Nam, à partir de plastique collecté en Europe, puis transformé en Chine : « Au total, nous dit le commentaire, 48000 km, plus que la circonférence de la Terre, ont été parcourus et tout ça pour le prix modique d’un ticket de métro. »

Un système où les marchandises fabriquées localement sont plus chères que celles qui viennent de l’autre bout du monde devrait logiquement interroger chacun. Il y a manifestement quelque chose de pourri dans le royaume du shipping.

 

Opacité à tous les étages

Cette industrie aux 60 000 vaisseaux, immense et omniprésente, ne se laisse pas facilement approchée et garde jalousement ses secrets. D’ailleurs, pour des raisons de gigantisme et de capacité d’accueil, elle s’est éloignée des centres et des villes, diminuant par la même occasion sa visibilité. Le paradoxe est total : plus les bateaux grandissent, moins ils peuvent être vus par tout un chacun. C’est ce que l’on désigne par l’expression « cécité des mers ». Et si les dimensions des plus gros porte-conteneurs sont titanesques, c’est pour répondre à des économies d’échelles, car plus on transporte, plus le coût baisse. Au départ, c’est l’invention du conteneur qui a permis de réduire les coûts, en permettant la rapidité de chargement et de déchargement des marchandises. Il est ainsi devenu rentable pour des pécheurs écossais d’expédier leurs morues en Chine pour les découper, puis de les renvoyer en Ecosse pour les congeler, avant de les vendre dans le monde entier, au mépris de toute logique environnementale.

Par ailleurs, sauf exception, seuls l’expéditeur, qui remplit et pose les scellés, et le destinataire savent ce qu’il y a dans ces conteneurs. Ni l’équipage, ni la compagnie ne sont au courant. L’un des secrets de l’industrie est le très faible niveau de contrôle des contenus, cela ralentirait le rythme. Au détriment de toutes les règles de sécurité nationale et internationale, l’inspection par les services de lutte contre la drogue et le crime ne concernent que 2% des « boîtes ». Le bureau en charge de ces contrôles découvre pourtant régulièrement de la drogue, de la contrefaçon et des armes en ouvrant les portes de ces conteneurs. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que, selon certaines estimations, plus de la moitié des narcotiques arrivent en Europe et aux Etats-Unis par ce moyen. Tout repose sur la confiance dans les déclarations des entreprises utilisatrices de ce service. Etonnamment, cela ne semble pas gêner le directeur de l’office de lutte contre la drogue et le crime qui, dans une touchante naïveté, déclare devant la caméra sa conviction que la plupart des acteurs veulent respecter la loi et qu’il n’est donc pas nécessaire d’augmenter ce taux d’inspection.

La plus puissante des compagnies maritimes illustre assez bien cette opacité du secteur, souvent composé par des entreprises familiales à l’origine. Maersk, un conglomérat danois, très bien implanté dans le transport d’hydrocarbure, a été fondé par le magnat John Fredriksen, qui est soupçonné d’avoir fait fortune dans des conditions assez troubles, marquées notamment par le vol du pétrole de ses clients, affirme l’un des intervenants du documentaire.

 

La recette miracle du transport à bas prix : le pavillon de complaisance

La haute mer n’étant pas juridiquement rattachée à une législation nationale particulière, les bateaux sont soumis aux lois du pays de leur pavillon. Ce principe a entraîné la multiplication de ce qu’on appelle des pavillons de complaisance : le jeu consiste à choisir le pavillon d’un des pays les moins contraignants en matière de fiscalité, de sécurité du navire ou de droit du travail. L’industrie maritime tend à profiter des personnes vulnérables, en recrutant une main d'œuvre bon marché dans les pays en voie de développement, avec la complicité des gouvernements qui encouragent et bénéficient de ces pratiques (exemple cité : les Philippines). Les navires sont de véritables prisons ambulantes pour les marins, embarqués pour 6 ou 9 mois, souvent sans possibilité de connexion internet à bord et avec une moyenne hebdomadaire de travail de 72 heures. Dans ces conditions, on estime que 60% des accidents sont d’origine humaine et environ 2 000 marins perdent la vie chaque année. Enfin, on dénombre plus de 120 naufrages de navires de grosse taille par an.

 

Une activité désastreuse sur le plan écologique

Non seulement les négligences de l’entretien des bateaux sont souvent à l’origine des marées noires, mais la pollution est aussi la conséquence d’actes délibérés, à l’exemple des dégazages ou déballastages.  Outre leur toxicité et leur pouvoir contaminant, ces rejets favorisent la prolifération d’espèces invasives, avec des dangers sur l'environnement et l'équilibre de la vie marine.

De plus, cette industrie utilise l’un des carburants les plus sales au monde, constitué de fioul résiduel et surchargé en soufre, responsable de gigantesques émissions de gaz à effet de serre, à un niveau tel qu’on a calculé que l’impact d’un seul navire sur la couche d’ozone est équivalent à celui de 50 millions d’automobiles.

La population des abords immédiats des zones portuaires souffre dès lors de multiples problèmes de santé, et même certaines enquêtes concluent à des impacts jusqu’à l’intérieur des terres. Ainsi, on estime à 60 000 le nombre de personnes mourant prématurément des effets de la pollution du trafic maritime.

 

Une spirale infernale

L’Organisation Maritime Internationale, institution rattachée aux Nations Unies en charge des normes de sécurité et de la prévention des pollutions, se donne pour objectif d’assainir la flotte. Mais le temps nécessaire de cette modernisation correspond à la durée de vie moyenne des navires qui est de 30 ans. Un rythme beaucoup trop lent à l’aune des urgences du changement climatique. D’ailleurs, le financement de cette organisation par les Etats membres, à proportion même du nombre de navires sous pavillon, pose question, puisqu’elle est dépendante de ceux qui ont le moins d’intérêts à faire évoluer le secteur. Evidemment, ce ne sont même pas les populations de ces pays qui bénéficient des retombées économiques de cette industrie, à l’instar du Libéria où la pauvreté reste un fléau.

Par ailleurs, la situation est d’autant plus inextricable que la pollution causée par le transport maritime accélère le réchauffement climatique, et ce dernier, en faisant fondre la banquise au pôle Nord, est en train d’ouvrir de nouvelles routes, ce qui aura pour conséquence, si rien n’est fait, d’élargir le terrain d’action des navires. Ainsi, la pollution crée des opportunités nouvelles et profite directement aux pollueurs. Une sorte de spirale infernale où les principaux responsables ont tout intérêt à continuer leurs mauvaises pratiques.

 

Une conclusion ratée

Après un tel réquisitoire, on s’attendrait à une remise en cause du système dans son intégralité. Mais le documentaire choisit de faire dans l’eau tiède. Cela débute pourtant bien avec une intervention de Chomsky qui replace le contexte néolibéral grâce auquel tout cela est possible : « L’entreprise capitaliste est extrêmement destructrice. Pour elles les répercussions sociales ne comptent pas. Mais on ne peut pas l’accuser de prendre part au jeu, et le but de ce jeu c’est de faire autant d’argent que possible. Alors immatriculer son navire au Libéria ou au Panama, c’est juste une autre façon de jouer à ce jeu et de s’assurer que la population paiera la facture et qu’on continuera à faire des profits. »

La suite est proprement stupéfiante. Après avoir déclaré que « le fret maritime est de loin le moyen le plus efficace de transporter des marchandises. C’est un atout énorme dont nous avons tous besoin pour répondre à notre demande sans cesse croissante », les dernières minutes sont consacrées à un discours lénifiant sur la possibilité de faire changer cette industrie, d’améliorer l’efficacité énergétique des navires, le rendement des moteurs, la qualité des coques, d’innover en matière de propulsion. On nous ressert la recette gagnant-gagnant, moins de pollution et plus de profits pour les compagnies, bref avant tout des solutions techniques pour que tout continue comme avant, sans même poser la question de nos modes de vie et de consommation, à part pour évoquer un étiquetage  plus transparent. Il est regrettable qu’à partir d’un si bon diagnostic, l’ordonnance du médecin ne se réduise qu’à cet emplâtre sur jambe de bois.