Casseurs Cueilleurs

 

Le doux mot de « passeur » nous a été subtilisé : il est l'euphémisme désormais couramment employé pour désigner des trafiquants d’humains. Le mot s’est ainsi chargé d’horreur, d’un opprobre général. Il n’y a pas si longtemps, avant les années 2000, c’est la Résistance qui lui était d’abord associée : le réseau Georges Garel pour les Juifs, le réseau Pat O’Leary ou « Françoise » pour les militaires britanniques, etc. Il n’est pas indifférent, en ces nouveaux temps de chasse à l’homme, que nos ennemis de langue française aient préféré pirater ce vocable plutôt que de piocher dans un lexique plus compromettant pour eux. C’est qu’à évoquer le commerce de clandestins, ou bien les marchands d’êtres humains, bien grand est le risque de laisser percevoir la filiation entre l’idéologie capitaliste dominante et l’une de ses manifestations, d’en révéler l’accord de fond, le partage des mêmes « valeurs » de cupidité. Car l’activité n’est intrinsèquement rien d’autre que le prolongement d’un ordre établi fondé sur la volonté généralisée d’accumuler les richesses, sur la destruction créatrice et la production de valeurs. Baptiser d’un nom puisé dans un registre plus lointain permet de dissimuler la proximité idéologique des acteurs, dont la logique et les motivations correspondent parfaitement à celle portée par le système. Il est vrai que ce dernier sécrète une législation supposément « régulatrice », destinée à contenir deux dangers : les ennemis de l’ordre en place et les collaborateurs qui exagèrent. Les seconds sont des alliés objectifs du capitalisme et ne font que prospérer sur l’engrais déjà déversé. L’esclavage, l’asservissement des femmes, le colonialisme, l’exploitation d’autrui, l’impérialisme, le pillage de la nature ne sont pas des excroissances étrangères au mode de fonctionnement du capitalisme, ils en sont au contraire l’aliment. De même, le trafic, quel qu’il soit, n’est pas une dérive quand partout est promue la marchandisation du monde, il exprime au contraire l’essence d’un mouvement général, d’ailleurs assez tranquille pour se permettre de criminaliser les solidarités. Car l’opération ne s’arrête pas au camouflage des intérêts communs et des causes de l’objet désigné : on a recours à cette qualification pour poursuivre et condamner quiconque accueille ou aide les migrants, le mot est devenu un acte d’accusation, une arme servant par exemple à dissuader le sauvetage en mer par les ONG ou à faire comparaître les Claire Marsol et les Cédric Herrou. Le piratage est parfait : masquer le forfait, et faire porter le chapeau à d’autres. C’est à peine si l’on se souvient de ce que le mot « passeur » peut drainer de fraternité et d’humanité : le passeur est pourtant celui qui transmet, celui qui traduit. Par la force des choses, c’est le passeur de frontières, le lien entre les peuples, les générations, les individus, celui qui relie les hommes, l’ambassadeur de paix. C’est aussi le passeur de savoir, le fil entre les morts et les vivants, c’est la mémoire, la générosité, l’amour, la gratuité, c’est donc un mot de notre camp. On comprend dès lors l’immense bénéfice tiré par nos adversaires de ce détournement de sens : il nous prive de notre langage. Il faut à tout prix les en empêcher et se réapproprier ce mot, lui rendre sa noblesse et son humanité. Nous sommes tous des passeurs !

Capture32