Source : https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-6h30/journal-de-6h30-vendredi-10-mars-2017 (France Culture, vendredi 10 mars 2017, journal de 6h30)

Le reportage

La journaliste : « [Si l'on devient tous végétariens ou vegans,] les surfaces agricoles n'y suffiront pas, sauf à sacrifier les forêts, car il faut plus de terre pour un régime végétal que pour un régime omnivore. On n'oublie en effet certains services rendus par les animaux d'élevage. » Jean-Louis Peyraud directeur scientifique agriculture à l'INRA : "Si on n'avait plus d'animaux demain ou beaucoup moins, que ferait-on des coproduits végétaux qu'on produit ? Quand on cultive du blé, on fait de la farine mais on produit aussi du son. On ne mange pas le son, ou très peu, c'est les animaux qui le mangent. Quand on fait du sucre avec de la betterave, les pulpes de betterave qu'est-ce qu'on en fait ? C'est les animaux qui les mangent. Sans élevage on produirait moins d'aliments à l'échelle d'un pays." »

 

Analyse

L’affirmation de la journaliste est frappante (« il faut plus de terre pour un régime végétal que pour un régime omnivore ») et semble aller contre tout ce que l'on peut lire par ailleurs.

La logique du raisonnement du directeur de l’INRA parait être la suivante : une partie des protéines végétales produites ne sont pas assimilables directement par l'homme (son et pulpe de betterave dans les exemples cités) et elles ont besoin d'être ingérées par les animaux pour être transformées en protéines animales assimilables par l'homme. Pour résumer, la production végétale génère une partie inutilisable telle quelle pour l'alimentation humaine et, cette partie, sans les animaux, devrait être considérée comme une "perte", voire un "déchet".

Si on relie donc les propos de la journaliste et du chercheur, on comprend que l'affirmation surprenante « il faut plus de terre pour un régime végétal que pour un régime omnivore » se justifie par le fait qu'il y aura plus de déchets sur un lopin de terre donné en cas de régime végétal car toute la production ne pourra pas être utilisée pour l'alimentation.

 

Arguties

Au-delà des raccourcis douteux qu'on pourrait discuter, il y a dans ce raisonnement des faits simples étrangement "oubliés", occultés : selon la FAO (2006), 70 % des terres à usage agricole sont, directement ou indirectement, consacrées à l’élevage, que ce soit pour l'alimentation des animaux d'élevage (33% des terres cultivables de la planète) ou pour le pâturage (26 % de la surface des terres émergées non couvertes par les glaces). Rappelons également que des céréales comme le soja, hautement nutritives et directement consommables par les humains, sont affectées, en très grande majorité et de manière singulièrement inefficace, à l'alimentation animale. Car il faut répéter que les animaux sont de piètres convertisseurs d’énergie : le rapport est de 1 kCal restituée pour 7 kCal absorbées.

Contrairement à ce que veut nous faire croire ce reportage, l'alimentation des animaux d'élevage ne repose pas sur un simple "à-côté", le "déchet" ou la "perte" d'une production qui pourrait servir à l'alimentation humaine. Elle représente au contraire un détournement massif de cette production au détriment des humains. A la lumière de ces vérités, ce discours d’apparence scientifique apparaît pour ce qu’il est vraiment : une suite d’arguties, idéologiquement orientée, se concentrant sur le rendement d’une parcelle donnée en termes absolus tout en omettant des paramètres essentiels du système général.

 

terres_agricoles-2Source: http://blog.mondediplo.net/2012-06-21-Quand-l-industrie-de-la-viande-devore-la-planete