Jean-François Millet - Les Glaneuses
Des glaneuses, Musée d'Orsay, Jean-François Millet, 1857

On aurait peut-être dû utiliser le terme d’ « extractivisme » en lieu et place de celui de « capitalisme » pour désigner le système économique correspondant, cela aurait peut-être été plus clair pour tout le monde, en rendant évidente l’impossibilité de trouver des solutions environnementales au sein du capitalisme[1], contrairement à ce que certains voudraient (nous faire) croire. Voilà ce qu’on pouvait se dire en écoutant Nicolas Sersiron[2], invité le 2 mai dernier de « Terre à Terre », l’émission de Ruth Stégassy sur France Culture[3], et qui y déclarait que l’extractivisme, c’est le pillage, le vol, c’est prendre sans rendre, c’est même, au bout du raisonnement, se faire rembourser par la victime du vol qu’on a soi-même commis.

Car l’extractivisme ne se limite pas aux pillages des ressources naturelles (mines, hydrocarbures, agriculture, pêche, etc…) qui ont permis aux pays de l’Europe de se constituer en puissances dominantes après Christophe Colomb. Il concerne également le pillage de ce que le capitalisme désigne sous le nom de « ressources humaines », en ayant recours d’abord à l’esclavage, puis à l’exploitation des travailleurs. Dans l’émission, Nicolas Sersiron s’attarde surtout sur une autre forme d’extractivisme, le pillage des ressources financières, avec un système de dettes qui s’auto-alimente au profit des détenteurs de pouvoir et qui permet aux pays riches d’essorer un peu plus les pays pauvres. C’est le principe de la dette odieuse, selon la définition qu’en donne Alexander Nahum Sack qui écrivait en 1927 : "Si un pouvoir despotique contracte une dette non pas selon les besoins et les intérêts de l’Etat, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, cette dette est odieuse pour la population de l’Etat entier. Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation : c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée ; par conséquent, elle tombe avec la chute de ce pouvoir." La dette illégitime ne touche pas que les pays du Sud d’ailleurs. La logique de l’extractivisme financier est aujourd’hui assez simple : on commence par lier les deux mains de l’Etat en réduisant l’imposition des riches et en lui interdisant de recourir à la Banque Centrale. On aggrave la situation avec des grands projets inutiles qui bénéficient à un petit groupe de privilégiés. Tout cela contraint le pays à emprunter toujours davantage aux banques privées ; enfin, dans la dernière phase, le FMI et compagnie peuvent débarquer en tant que prêteurs en dernier recours en échange de plans d’ajustements structurels, autrement dit en imposant des politiques d’austérité. Pour rembourser la dette, le pays va devoir vendre son patrimoine, détruire ses services publics, privatiser au profit des multinationales.

C’est donc une véritable entreprise de destruction, qui s’attaque à toutes les formes de lien social. De la même manière qu’après le passage sur une terre de l’agriculture productiviste, cette forme d’ « agroextractivisme », la fertilité des sols est anéantie, l’extractivisme se traduit par la décomposition des sociétés et ne laisse derrière lui que désolation et chômage. Il est donc aussi plus généralement un destructeur du travail et des emplois et un saboteur de la confiance entre individus.

A ce sombre tableau, qu’il nous soit permis d’ajouter une touche de plus : car ce sont également cette confiance et ces liens entre les êtres que vient également mettre à mal une nouvelle forme d’extractivisme, née des technologies numériques, qui s’étend et menace jusqu’à nos libertés individuelles, puisque a déjà commencé l’ère de l’extraction de nos données privées, à la merci des multinationales du Web et de nos gouvernants.

PS. A propos de l’extractivisme agricole, qu’il qualifie de « plus grand crime crime contre l’humanité » et « d’inutile », il est important de relever ce que déclare Nicolas Sersiron (vers la 11ème minute) :

« L’agriculture productiviste n’existe qu’à travers la viande, c’est-à-dire que 80% des terres de la planète sont dédiées à la viande sous forme de pâturage, herbages, fourrages, grains, etc… [….] en fait, la viande représente l’essentiel de l’agriculture productiviste. Quand on regarde des champs ici en France ou ailleurs, il faut se dire que 70 ou 80% de ces champs vont aller nourrir des animaux. Il faut environ 7 protéines végétales pour faire 1 protéine animale. […] Je ne veux pas rendre coupables les gens qui mangent de la viande, parce qu’on a été instrumentalisé pour manger de la viande, parce qu’un kilo de viande rapporte beaucoup plus d’argent qu’un kilo de blé, qu’un kilo de riz, un kilo d’orge, d’avoine, etc… »



[1] Ce lien parcourt aussi le dernier livre de Naomi Klein, Tout peut changer, Capitalisme & Changement climatique

[2] Président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde, le Cadtm France et auteur de "Dette et extractivisme - la résistible ascension d'un duo destructeur »