«  Il faut baisser les charges qui pèsent sur le travail de  manière massive » Philippe Varin, RTL, juillet 2012

« C’est pourquoi, dès qu’on monte dans la société, l’oxygène moral se raréfie, et il est beaucoup plus difficile à un riche et à un homme puissant de conserver ce bon sens et cette common decency qui sont encouragées non pas par la nature des simples travailleurs mais par leurs conditions d’existence. » Jean-Claude Michéa, entretien avec Jean Cornil, La cause du peuple, 2013

quand-les-riches-volent-les-pauvres

Le président du groupe Areva, Philippe Varin, a annoncé un plan de 6 000 suppressions d’emplois. Ce dirigeant, également président du Cercle de l’Industrie dont l’un des vice-présidents ne fut autre que Pierre Moscovici, le prédécesseur d’Emmanuel Macron, est un habitué de « l’extractivisme humain » : chez Corus, dont la revente en 2007 constitue son fait d’armes le plus glorieux narré dans toute la presse économique et pour lequel il aura touché une quinzaine de millions d’euros, il a fermé deux usines et supprimé 8 000 emplois[1]. Chez PSA, c’est au total 11 200 emplois qu’il a fait disparaître. C’est par conséquent un prédateur particulièrement efficace, qui se nourrit de la misère des autres, attiré par l’odeur du licenciement de masse.

La nouvelle annonce sur Areva s’est faite dans un climat tendu alors que le site deontofi.fr[2] vient de révéler les manœuvres du même Philippe Varin pour réussir à toucher une retraite chapeau, à laquelle il avait prétendument renoncé en fin 2013. Est-ce le prix de sa conscience qu’il entend ainsi continuer à se faire payer à coup de millions ?

Les leçons de cette affaire sont nombreuses. Il y a bien sûr le double langage du parti socialiste au pouvoir, qui se déclare contre ce dispositif de rémunération pour les mandataires sociaux, mais vient quand même au secours de Philippe Varin. Sommé par ce dernier de faire un communiqué officiel, le ministre Emmanuel Macron s’est exécuté sans tarder avec un texte soutenant le dirigeant. Ce combat contre les retraites chapeau était pourtant selon les mots du Huffington Post en novembre 2014 la première proposition de « gauche » du Ministre de l’Economie[3].

Une autre des leçons est notre naïveté, mais aussi celle des journalistes et du personnel politique[4], qui s’étaient précipités pour annoncer que Philippe Varin renonçait à sa retraite chapeau. Il est vrai que la manipulation sémantique, organisée avec la complicité des représentants de l’Etat et approuvée sans doute par François Hollande, était particulièrement vicieuse. Rappelons en quels termes s’était exprimé Mr Varin :

« Je vous ai réunis ce soir pour vous faire part de ma décision concernant les conditions de ma retraite. J'ai indiqué ce matin que je ne toucherai pas un centime qui ne soit conforme aux recommandations du Haut Comité de Gouvernement d'Entreprise. »

L’instance citée correspond à une assemblée créée par le MEDEF, l’organisation patronale bien connue, et l’AFEP, c’est-à-dire l’Association Française des Entreprises Privées. Cette dernière réunit de nombreuses grandes entreprises françaises. Le Haut Comité de Gouvernement d’entreprise est composée de 7 membres dont 4 sont présidents de conseils de surveillance ou d’administration de grandes entreprises, qui rendent des avis et font des recommandations d’ordre éthique. Le seul risque que court celui qui ne suit pas ces conseils est de se retrouver dans le rapport d’activité annuel qu’elle rédige.

 « Compte tenu de la polémique que ce sujet a suscitée, de l'émotion dans notre pays qui a aujourd'hui besoin d'être rassemblé plutôt que divisé, compte tenu de l'immense respect que j'ai pour les collaborateurs du groupe et des conséquences qu'ont pour eux les décisions difficiles mais nécessaires que j'ai été amené à prendre, j'ai décidé de renoncer aux dispositions actuelles de mes droits à retraite. Ces dispositions avaient été approuvées par le conseil de surveillance et votées lors de l'assemblée générale en 2010, dans un contexte assurément bien plus facile que celui d'aujourd'hui. »

On l’aura compris, dans tout ce baratin, le seul mot important était l’adjectif « actuelles ». Mais Philippe Varin avait glissé un autre indice qui aurait dû alerter tout le monde puisqu’il poursuivait : « Je m'en remets au conseil de surveillance du groupe pour décider, quand le moment sera venu, et après avis du haut comité de gouvernement d'entreprise, des conditions appropriées de mon départ à la retraite. ». Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Athènes devait chaque année selon Virgile fournir son tribut de jeunes gens au Minotaure antique, c'était terrible. Mais, lorsque Thésée l'a rencontré dans le labyrinthe, le monstre n'a pas cherché à le convaincre que c'était pour le bien de la cité. C'est la différence avec nos Minotaures modernes, qui, eux, n'hésitent pas à le faire au micro d'Europe 1 ou dans les Echos, puis à maquiller leur pillage en sacrifice en conférence de presse. Ce mythe grec me fait d'ailleurs penser qu'à Marseille, il existe une expression très imagée pour qualifier ce type de comportement sans honneur et indécent : ne pas avoir de figure.