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Marseille, le 17 avril 2015

Depuis quelques années se répand une nouvelle forme de lutte, une figure inédite de la révolte, un nouveau mouvement social représenté en France par ce qu’on appelle les ZAD (« Zones à Défendre »), dont on peut situer la naissance en 2010, à partir de la résistance à l’aéroport de Notre-Dame-des Landes[1]. Ces combats, qui se multiplient, viennent bousculer nombre d’idées héritées de la question révolutionnaire. Il ne s’agit plus de partir du pouvoir central et de se demander comment le conquérir, l’enjeu est désormais le territoire, nouveau cadre pour un nouveau modèle de citoyenneté. Il s’agit d’affirmer que nos terres font partie de notre identité, que nous les aimons, que nous voulons y vivre aujourd’hui et demain, que nous ne les regardons pas comme des réserves utiles et uniquement à notre profit, qu’ils sont aussi un héritage que nous devons préserver. A nos yeux, nos paysages ne sont pas des biens à s’approprier, ou des objets de consommation. Ils ne sont même pas des utilités destinées à nos propres besoins de contemplation et de santé. Ils existent en soi et pour eux-mêmes, et nous devons nous en sentir responsables. Dans « Etre et Temps », Heidegger écrivait, pour montrer le rapport premier du dasein à l’employabilité des choses : « La forêt, c’est l’exploitation forestière, la montagne la carrière, le fleuve l’énergie hydraulique, le vent l’énergie qui gonfle les voiles »  (SZ 70). Il s’agit donc de dépasser cette relation, pour découvrir la puissance naturelle de la nature, comme ce qui « croît et vit », trouver enfin une voie à la mise en lumière du monde qui nous entoure, sortir de la pensée calculante. Habiter le territoire devient une exigence de vie inextricablement mêlée à l’obligation de lutte. Vivre et lutter ne font plus qu’un. Transformer la vie, et donc la situation globale, ne peut passer que par les actions locales.

La ZAD permet de reconsidérer l’individu en tant que lié à un terroir, à une terre, à un pays au sens le plus étroit du terme, à un village, un quartier, une province, de fait, une culture particulière, un dialecte peut-être ; la personne n’est plus hors sol, ce n’est plus seulement le sujet transcendantal universel, il est défini aussi en tant que membre d’une communauté elle-même localisée. L’enracinement et la tradition redeviennent des thèmes révolutionnaires, loin des accaparements conservateurs dont ils ont fait l’objet. Et l’on devine facilement qu’au travers de la question du territoire émergent les questions de la décision politique et de la participation citoyenne. La collectivité, fondée sur les liens tissés entre habitants, reprend en quelque sorte ses droits. La fête, non pas prise en tant que parenthèse, évènement marginal, récréation suspensive de la société, mais plutôt comme partie prenante du rituel collectif, est aussi réhabilitée.

La population des zadistes est composée d’un côté par des gens d’horizons divers, parmi lesquels on trouve des défenseurs de l’environnement, des anticapitalistes, des anarchistes, des personnes attirées par des expériences de vie communautaire. Le point commun de cet ensemble est avant tout la sensibilité aux questions écologiques. D’un autre côté, on trouve les riverains, souvent des agriculteurs menacés par les projets, défendant leur outil de travail. Dans ces groupes hétérogènes, les tensions ne sont d’ailleurs pas rares entre habitants du coin et les activistes. En effet, ces derniers tentent de promouvoir un mode de vie particulier, moins consumériste, plus respectueux de la nature, qui est rarement celui des paysans auxquels ils prêtent main forte. Si ces deux communautés ont ici et là réussi à conclure des alliances opportunistes et circonstancielles, cela ne signifie pas pour autant que leurs buts soient exactement les mêmes. Cependant, certains témoignages laissent à penser qu’entre les deux communautés alliées, des rapprochements sont possibles, des compromis naissent, des ralliements s’opèrent à force de dialogue.

Dans la dernière émission « Terre à Terre » sur France Culture[2], consacrée à la lutte contre l’implantation d’éoliennes industrielles en Aveyron, l’intervenant explique : « Alors ce slogan « ZAD partout », il y a deux manières de le prendre : une manière qu’on pourrait dire ‘au pied de la lettre’, c’est-à-dire ‘il faut implanter des ZAD partout’. Et il y a une seconde manière de le prendre, qui est ‘il faut faire vivre l’esprit de la ZAD (l’esprit de la ZAD de Notre Dame des Landes) chez soi, partout où les gens habitent, partout où ils s’en sentent porteurs’ ».



[1] Naomi Klein utilise le terme de "Blockadia" pour désigner les mobilisations locales en vue de bloquer les projets d’exploitation des ressources  naturelles en Amérique du Nord