Aylan : l'inquiétude d'Alain Finkielkraut
Le visage de l’enfant est en partie visible, on distingue une oreille, un œil fermé, une joue, mais pas son nez, ni sa bouche, perdus entre eau et sable. L’enfance est synonyme de fragilité, certes, mais cette image déborde cette réalité par l’abandon qui s’y lit, par l’absence de toute tension vitale dans ce corps allongé sur le ventre. Si le doute était possible, ce bras gauche inerte le long du corps, paume vers le ciel, achèverait de nous convaincre. Paradoxe : la tête d’Aylan repose du côté de la mer, ses pieds sont sur la plage. Le naufrage est pour ainsi dire inversé. Le gamin semble être venu de la terre ferme et s’être échoué au bord de l’eau. Entre terre et mer, comme tombé à la limite, son corps fait l’union entre deux éléments. Faiblesse certes, mais quelle force aussi : minuscule entre deux univers géants, il surnage pourtant, intact, il n’est pas englouti, ni par l’un ni par l’autre. Déchiré entre deux mondes, le maritime et le terrestre, l’Orient et l’Occident, Aylan devient passerelle. Le drapé humide de ces vêtements suggère l’épuisement, et, particulièrement pour nous Français, familier du drapeau tricolore, son short bleu, son ventre pâle et son T-shirt rouge parachèvent la puissance d’injonction du cliché.
L’image du petit Aylan a fait jaillir une individualité dans la crise des réfugiés, une singularité qui vient remettre en question les généralisations habituellement utilisées par les observateurs. Ces derniers, souvent à leur corps défendant, car pris dans les pièges du langage, recourent à des catégories collectives, tels que « migrants », « réfugiés », « Africains », « Syriens », « Somaliens », entités globales qui masquent la réalité des individus, des familles, des personnes, ensevelis par ailleurs sous le nombre et la statistique. Dans un contexte où la parole sur l’autre, depuis des années, le réduisait à la partie indissociable d’un ensemble plus large, l’irruption du corps d’Aylan a fait prendre conscience de notre inattention coupable au drame de l’unité. La photo, intolérable, insoutenable, qui a alors circulé dans les réseaux sociaux, est d’une telle puissance, qu’il est possible que chacun y ait projeté, pour se défendre d’un tel choc, ce qui ne s’y trouvait pas.
Alain Finkielkraut, évoquant Levinas, regrettait la semaine dernière dans son émission Répliques (Emmanuel Levinas et les préoccupations de l’heure) que la figure d’Aylan soit venue recouvrir la pluralité des autres migrants (évidemment dans l'intention de souligner que tous n'ont pas la pureté et l'innocence de l'enfant). Inquiétude symptomatique dans la bouche de celui qui affirmait quelques mois plus tôt, dans l’émission de Laurent Ruquier, que « nous n’avons pas affaire à des individus mais à des foules, et même à des peuples ». Le « philosophe », aujourd’hui gêné par la négation des individus, par le surgissement d’une entité collective au détriment de la pluralité des êtres, oublie tout simplement qu’il n’était question hier que d’« envahisseurs » dans certains médias. On ne l’avait alors pas vu mobiliser Levinas et son expérience du visage pour dénoncer ces abus. Dans ce cadre, Alain Finkielkraut semble plus sensible quand une injustice individuelle et concrète peut potentiellement dissimuler d’autres réalités dans un groupe, que lorsque des catégorisations abstraites viennent recouvrir et escamoter toutes les situations individuelles.

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