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Le bréviaire de Fairing
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23 janvier 2015

Littérature et végétarisme : le Dialogue du chapon et de la poularde

Vallayer-Coster-n

Vallayer-Coster Anne - Nature morte, coq et poule, dit aussi deux coqs morts - 1787
(C) Copyright Direction des Musées de France, 1994. Cliché musée de Tessé

Faites l’expérience suivante : lisez le dialogue du chapon et de la poularde (ici par exemple), un texte court et savoureux (si l’on peut dire), rédigé par Voltaire en 1763, puis cherchez sur internet les analyses de ce texte. Vous tomberez notamment sur des commentaires dans le cadre de la préparation au baccalauréat et vous pourrez vous apercevoir que dans la plupart des explications données, la critique de la religion passe au premier plan de l’interprétation de l’apologue, et que surtout, dans la majorité des cas, le mot « végétarisme » n'est pas prononcé.

S’il semble que ces commentateurs aient bien saisi la portée allégorique du dialogue et ses accents résolument anticléricaux, ils apparaissent totalement sourds au message manifeste, évident, explicite, de premier degré d’un Voltaire prônant le végétarisme. Ce malentendu semble largement partagé, à tel point que ce texte est repris innocemment sur des blogs culinaires ou encore sur des sites publicitaires relatifs au commerce alimentaire.

En poursuivant l’enquête, on pourra consulter les Annales Annabac Français 1ères, L, ES, S à la page 383 (consultable ici), ouvrage dans lequel on peut lire :

« considérée du point de vue des bêtes, la violence de l’homme est atroce. Mais le propos de Voltaire n’est évidemment pas de dénoncer la cruauté à l’égard de la gent animale. Cette cruauté particulière est le signe d’une cruauté plus générale. »

Le « évidemment » est éloquent. Déployée dans l’absurdité de ses non-dits, la phrase doit se comprendre de la manière suivante : la cruauté envers les animaux n’est pas une violence en soi, elle ne l’est que « du point de vue des bêtes » ( !), elle est seulement un prétexte pour dénoncer la cruauté de l’homme en général, n’est en définitive qu’un « signe », n’est pas un problème en soi, et Voltaire n’a pas eu l’intention de la dénoncer. Il est intéressant de considérer, tel un symptôme, la mécanique sous-jacente à l’œuvre dans ces analyses, quelle qu’en soit la qualité par ailleurs. Pour le commentateur « en pilote automatique », il s’agit avant tout de surligner, voire de surjouer un peu scolairement, la veine héroï-comique, et donc d’insister sur l’aspect ridicule de la situation, au détriment d’une certaine lecture littérale du dialogue.

Ainsi, les critiques terribles contre une pratique alimentaire tendent à être absorbées, désamorcées, mises sur le compte d’un effet de style. A ce prisme particulier, une partie de la charge s’anéantit par conséquent dans un exercice de pure forme. D’ailleurs, cette neutralisation semble requérir l’obligation de considérer l’animal avec un certain mépris : dans la même page citée plus haut, le coq et la poule sont désignés sous le terme générique de « volaille », mot jamais vraiment questionné, et qui réduit l’animal à une cause finale, c’est-à-dire l’alimentation humaine. Il n’est pas étonnant que cette « volaille » soit dans le même paragraphe, qualifiée d’  « animal commun et trivial ». Un tel discours, tenu par des personnes de culture, en dit long sur l’aveuglement et l’absence d’interrogation quant à notre rapport au monde, dès lors qu’il s’agit d’alimentation.

 

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