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Le bréviaire de Fairing
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11 janvier 2016

La première morsure du chien

Il est urgent de réhabiliter Musset. On s’en tient trop souvent au jugement de Rimbaud pour qui il serait « quatorze fois exécrable » (Tiens, à ma connaissance, personne ne s’est penché sur la question de savoir pourquoi l’auteur de la lettre du voyant avait choisi ce facteur multiplicateur de quatorze ? Est-ce juste un hasard ? Serait-ce une allusion au nombre de vers dans un sonnet ?) Toujours est-il que le petit Arthur lui a fait bien du mal, et que l’opprobre sur Musset ne s’est pas arrêté à sa poésie. Pourtant, il suffit de le lire pour constater l’injustice de ce jugement. En guise d’antidote, voici un extrait du formidable chapitre II de la première partie de la Confession d’un enfant du siècle, dont certains traits me semblent entrer en parfaite résonnance avec notre époque :

 

« On dit que, lorsqu’on rencontre un chien furieux, si l’on a le courage de marcher gravement, sans se retourner, et d’une manière régulière, le chien se contente de vous suivre pendant un certain temps, en grommelant entre ses dents ; tandis que, si on laisse échapper un geste de terreur, si on fait un pas trop vite, il se jette sur vous et vous dévore ; car une fois la première morsure faite, il n’y a plus moyen de lui échapper.

Or, dans l’histoire européenne, il était arrivé souvent qu’un souverain eût fait ce geste de terreur et que son peuple l’eût dévoré ; mais si un l’avait fait, tous ne l’avaient pas fait en même temps, c’est-à-dire qu’un roi avait disparu, mais non la majesté royale. Devant Napoléon la majesté royale l’avait fait ce geste qui perd tout, et non seulement la majesté, mais la religion, mais la noblesse, mais toute puissance divine et humaine.

Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait ; mais la croyance en elles n’existait plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l’esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire : Ceci pourrait être, ou de se dire : Ceci a été ; c’est la première morsure du chien.

Napoléon despote fut la dernière lueur de la lampe du despotisme ; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui on entendit un grand bruit, c’était la pierre de Sainte-Hélène qui venait de tomber sur l’ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel l’astre glacial de la raison ; et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d’un suaire livide.

On avait bien vu jusqu’alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés ; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. »

Alfred_de_mussetPortrait de Musset par Charles Landelle (1854) - Musset a alors 43 ans, et il mourra trois ans plus tard de la tuberculose.

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