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Le bréviaire de Fairing
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28 janvier 2015

Le refus de l’Etat dans les sociétés primitives

(Notes sur le chapitre 11 de la Société contre l’Etat, de Pierre Clastres paru en 1974)

Pierre Clastres
Pierre Clastres

Là où certains voient un manque, une privation dans l'expression « Sociétés sans Etat », Pierre Clastres y voit plutôt un refus, une volonté positive. La vision traditionnelle de ces sociétés dont s'occupe l'ethnologie, c'est qu'elles sont « l'image de ce que nous ne sommes plus », elles sont notre passé. Le pas est alors vite franchi où, sans le dire, on pensera que « notre culture est pour elles l'image de ce qu'il faut être », c'est-à-dire que nous sommes leur avenir. On les conçoit dès lors uniquement sur le mode négatif : sans état, sans écriture, sans histoire, sans marché, sans technologie.

Clastres conteste cette vision en affirmant que l'état de civilisation n'est pas nécessairement la civilisation de l'Etat.

Il remet en cause des présupposés déterministes tel que, par exemple, la condamnation de ces sociétés à l'économie de subsistance, à cause de l'absence supposée de technique. Clastres montre qu'il n'en est rien et qu'au contraire les indiens sont d'une redoutable efficacité concernant la vie économique et qu'ils disposent de bien plus de temps libre que nous, avec une durée de « travail » inférieure à quatre heures par jour. En fait, si l’on veut à tout prix utiliser l’expression d’économie « de subsistance », il faut l’employer dans un autre sens : non celui de la survie à la recherche perpétuelle du nécessaire, mais au contraire la limitation volontaire de la production, le refus de l'excès, l'accord entre production et satisfaction des besoins. Dans l'innovation technique, les indiens privilégient la réduction du temps de travail, plutôt que l'accroissement de la production : non pas produire dix fois plus dans le même temps, mais produire la même chose en dix fois moins de temps.

Nous sommes par conséquent, selon Clastres, face à des sociétés du refus du travail (en fait du « travail aliéné »). Produire pour vivre soi-même, au lieu de produire pour faire vivre les autres (refus de l'inégalité).

On a coutume de voir les plus grosses ruptures de l'être des sociétés dans des phénomènes de type révolution néolithique, ou révolution industrielle du XIXème siècle, donc dans des événements plutôt de type économique. Ce sont certes des accélérations incontestables, mais l'expérience post-colombienne (après Christophe Colomb) montre que ça ne change pas forcément la nature de la société. Pour Clastres, le bouleversement de l'ordre social réside avant tout dans la coupure politique. C'est l'apparition de l'Etat qui fait la différence entre Sauvages et Civilisés. L'Etat est l'arrêt de mort  de la société primitive.

En termes marxistes : l'infrastructure, c'est le politique, la superstructure, c'est l'économique. Et en ces temps où les questions économiques monopolisent les débats, voilà qui sonne étrangement à nos oreilles. Dans ces conditions, une modification de la base économique ne saurait être la cause du surgissement de l’Etat.

D'où vient donc le pouvoir politique ? Quel facteur signe-t-il l’acte de naissance de l’Etat et tout ce qui va avec, c’est-à-dire l’autorité de la hiérarchie, la relation de pouvoir et l’assujettissement des hommes. Là, répondre que cela provient de la « division des classes » n’est pas satisfaisant, puisqu'il faudrait alors se demander pourquoi, au sein d'une société égalitaire et indivise dont la structure rend impossible l'apparition de l'Etat, se produit une division. Il paraît impossible de déterminer les conditions d'apparition de l'Etat. On ne peut que déterminer pour l'instant les conditions de sa non-apparition.

En effet, dans les sociétés primitives, le chef ne disposant d'aucune autorité, la figure du « chef » sauvage ne préfigure pas celle du futur despote : on ne peut faire dériver l'appareil étatique de la chefferie primitive. De plus, du fait que, dans les sociétés primitives, le pouvoir politique reste à l'extérieur de la chefferie, il faut donc à un moment une rupture : pour Clastres, le passage ne peut pas se faire progressivement.

Il faut comprendre que la tribu ne choisit son chef qu’en fonction de critères « techniques », de capacités personnelles : don oratoire, bon chasseur, bon organisateur, bon guerrier, etc... Et cette supériorité technique, dans les sociétés primitives, ne se transforme jamais en autorité politique dans la mesure où c’est le chef qui est au service de la société, et non l'inverse : le lieu du pouvoir reste du côté de la société.

En fait, le seul état d'exception, où le chef trouve une autorité, c'est l'état de guerre. Mais dès que la guerre est finie, le chef de guerre redevient un chef sans pouvoir. On peut donc dire qu'il y a un risque pour le chef de vouloir prolonger son autorité au-delà de la guerre. Si l'on trouvait des exemples où ce cas s'est produit et a fonctionné, on pourrait avoir identifié là le lieu natal du pouvoir (la guerre). Or Pierre Clastres affirme que ces tentatives ne marchent jamais, en illustrant sa position avec deux exemples malheureux, ceux de Fousiwe et Géronimo.

La propriété essentielle de la société primitive est son contrôle absolu des individus (y compris le chef). Il y a donc une impossibilité pour l'un des éléments qui la compose de sortir du rang et de voir émerger un pouvoir individuel, central et séparé.

Il est un autre facteur qui semble déterminant : c'est la démographie. Pour qu'une société soit primitive, il faut qu'elle soit constituée d'un petit nombre d'individus. L'atomisation des tribus participe du maintien de petits groupes, et empêche la constitution de groupes socio-politiques plus importants, et donc empêche l'émergence de l'Etat.

Cependant, on peut peut-être trouver des réponses avec le cas des Tupi-Guarani, qui semble être un cas de société primitive d'où commençait à surgir ce qui aurait pu devenir l'Etat, sa chefferie acquérant un pouvoir politique non négligeable. Or, on sait justement que ces sociétés s'écartent du modèle primitif habituel sur deux points essentiels : le taux élevé de densité démographique, et l'importante taille des groupes locaux. Il se trouve que la transformation progressive de cette société s'est interrompue avec l'arrivée des Européens. L'hypothèse selon laquelle, s'il n'y avait pas eu l'arrivée des Européens, on aurait pu assister à l'émergence d'une formation étatique chez les Tupi-Guarani, est rejetée par Pierre Clastres. Il pense plutôt que cette interruption est due à un sursaut de la société elle-même, notamment par l'intermédiaire du religieux. Un mouvement mené par le groupe des prophètes, fait de prédication et de quête mystique, a empêché le pouvoir des chefs, et a tué dans l’œuf leur pouvoir naissant. Selon Clastres, les prophètes auraient senti la dérive, d'où leurs appels pour quitter la terre mauvaise et rejoindre ce qu'ils appelent la terre sans mal.

Pierre Clastres fait alors une lecture politique du discours des prophètes et devine que, lorsque ces derniers affirment que l'Un c'est le Mal, c'est une métaphore pour dire que l'Etat c'est le Mal. Sous la notion de l'Un, il y aurait donc l'Etat. Le refus de l'Un c'est le refus de l'Etat unificateur. Pour les Grecs c'était exactement le contraire : l'Un c'est le Bien.

Les prophètes ont réussi le programme des chefs : unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. A côté de la parole « innocente », sans conséquence, des chefs, la parole des prophètes s'est révélée efficace, mobilisatrice, et donc une parole de pouvoir, de commandement. Et c'est dans cette parole que Pierre Clastres croit déceler le germe du meneur d'homme, du despote. L'Etat commencerait-il alors avec les prophètes, se demande-t-il ? Conquérir les âmes avant de conquérir les hommes ? La question reste posée. On peut cependant conclure avec Pierre Clastres : « L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’État ».

 

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