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Le bréviaire de Fairing
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12 janvier 2013

Le point aveugle de l'affaire Pussy Riot

 

Pussy Riot - Denis Sinyakov - REUTERSREUTERS/Denis Sinyakov

A mon sens, le traitement médiatique, du moins occidental, de l’affaire Pussy Riot n’a pas été exemplaire, c’est le moins qu’on puisse dire. En voulant épouser à tout prix, par défaut, avant tout raisonnement préalable, la cause des trois jeunes femmes accusées, la presse occidentale a scénarisé une situation, la simplifiant à l’extrême, évitant toute complexité, réinventant parfois les positions réelles de celles qu’elle prétendait défendre. En cherchant à mobiliser, à sensibiliser l’opinion, sans vrai souci de vérité, elle a paradoxalement contribué à étouffer les vraies revendications, le discours et l’argumentation de chacune des accusées. Les Pussy Riot sont devenues des icônes modernes, dont on se revendique pour défendre tout et n’importe quoi. Sans prendre la peine de les écouter, on les a embrigadées à qui mieux mieux dans toutes sortes de combats. On a parlé à leur place. Il se pourrait qu’en définitive ce mauvais journalisme ait été l’allié, involontaire bien sûr mais objectif, du pouvoir russe. Cette recherche effrénée de la compassion du lecteur ou du spectateur, cette mise en scène des gentilles « punkettes » et du méchant Poutine, a eu pour effet somme toute, par l’infantilisation de tous les protagonistes, non seulement d’empêcher l’opinion publique d’accéder à une véritable compréhension de l’événement mais encore de priver les artistes activistes de la possibilité même d’être entendues. Face à ce discours dominant, les détracteurs n’ont à vrai dire pas manqué, et se sont largement exprimés sur internet, mais c’était toujours pour condamner les chanteuses à cause de leur moralité douteuse ou de leur sens publicitaire, ou bien du manque de respect, ou pire du blasphème, que représentait leur acte dans la cathédrale, ou encore par des logiques juridiques qu’on approuvait. Pour moi, il est finalement paradoxal que seuls quelques adversaires aient pris la mesure réelle de la charge subversive des actions du groupe, alors que les thuriféraires ont en définitive eu tendance à minimiser le scandale. Nier la dangerosité pour l’ordre public en Russie des idées de ces militantes, c’est les déresponsabiliser, c’est amoindrir la portée de leur combat, et c’est donc les trahir.

Il est probable que leurs avocats eux-mêmes aient contribué à brouiller le message qu’elles entendaient délivrer. Dans un entretien au magazine « Rolling Stone » (1), Yekaterina Samutsevich, la seule des trois à avoir été libérée sous condition, parle de différences de vues entre elles et leurs défenseurs. A ce titre, la relecture attentive des déclarations finales (2) de chacune d’entre elles me semble l’un des moyens d’approcher, un tant soit peu, de leurs vérité et de leurs convictions. Il y a beaucoup d’enseignements à tirer de leurs réflexions, et, ce qu’elles disent de la Russie, bien souvent, on pourrait aussi l’appliquer à nos sociétés.

Telles qu’on peut lire ces déclarations, la franchise, la combattivité et le culot y sont remarquables, puisque, si elles avaient voulu être condamnées, elles n’auraient pas parlé autrement. Le pouvoir, et Poutine en personne, ainsi que la hiérarchie religieuse ne sont pas épargnés. Il est en tout cas un point précis que, sur le moment, le discours médiatique n’a pas cru bon de relayer avec la même insistance que le reste. Cet élément est resté en quelque sorte un point aveugle du dossier. Je veux parler de l’apparent, soyons prudente, attachement à la religion qu’elles proclament dans leurs dépositions. Non seulement elles maintiennent que ce n’est pas par haine religieuse qu’elles ont agi, mais encore elles ne cessent de faire référence à la bible et n’hésitent pas à citer le Nouveau Testament. De nombreux passages attestent de leur attachement au Christianisme en général, et à la religion orthodoxe en particulier. Evidemment, je ne nie pas qu’il est possible, voire plausible, que ce ne soit là qu’une stratégie de défense contre l’accusation portée contre elles, à savoir « vandalisme prémédité, perpétré par un groupe organisé, avec incitation à la haine ou l'hostilité religieuse ». Sans l'écarter, cette hypothèse n’est, à mon sens, pas forcément la plus convaincante. Il n’est pas dans mon propos de décider si les Pussy Riot sont des croyantes sincères, ou si elles ont déguisé leurs vraies pensées pour éviter une condamnation plus grave. Toujours est-il que les paroles ont été prononcées, et que force est de constater que cet aspect-là n’a pas été vraiment repris par la presse occidentale. Ce silence est dans le meilleur des cas à interpréter comme l’auto-conviction des journalistes que les jeunes femmes, dans leur situation, ne pouvaient pas exprimer leurs véritables idées. Le rôle du journaliste aurait alors été au moins de nous expliquer en quoi les circonstances rendaient la parole des Pussy Riot, pourtant audacieuse par moment, suspecte sur ce point, plutôt que de dissimuler cette information. Dans le pire des cas et je crains que ce ne soit là l’explication la plus probable, il faut y voir tout simplement le fait que cette donnée ne correspondait pas à l’image qu’on voulait donner des chanteuses et au récit fantasmé qui était en train de se déployer. Ce point aveugle de l’affaire nous interroge avant tout sur une certaine presse, mais ce n’est pas ça que je veux mettre en avant dans ce billet : il est pour moi important de dire que, si l’on prend au sérieux la parole de ces militantes, on ne peut pas balayer d’un revers de main la possibilité qu’elles soient sincères dans leur foi.

Je ne peux par conséquent  qu’encourager la lecture des déclarations finales des accusées (voir le lien en note 2 ci-dessous) : leur forme littéraire, qu’on pourrait parfois qualifier même de scolaire, avec des citations de philosophes, d’auteurs et d’artistes de divers horizons et d’époques différentes, est à la fois frappante et touchante. Si elle renforce quelquefois l’impression de naïveté, elle témoigne aussi d’une exigence qui corrobore l’idée, subjective certes, que ces femmes ne sont pas en train de jouer un rôle, mais qu’elles sont vraiment elles-mêmes. A partir de ce rapport à la vérité, l’une d’entre elles d’ailleurs théorise et revendique leurs propres naïvetés, comme un programme contre le calcul et la manipulation de leurs ennemis. Ce sont des discours et des témoignages à la fois simples et forts, qui semblent cependant devenus incroyablement inaudibles à l’esprit du temps.

Les effets de la sur-médiatisation ne sont sans doute pas terminés. Elle a fait des Pussy Riot des célébrités, et il est à craindre que cette starification et cette « pipolisation » ne s’accélèrent à la sortie de prison de Maria Alyokhina et surtout de Nadezhda Tolokonnikova, la plus photographiée des trois. Les tentations d’exploitation commerciale seront alors à leur comble. On a récemment appris que l’un de leurs avocats (3), aurait tenté, sans succès, de déposer à l’insu des membres du groupe la marque Pussy Riot pour pouvoir commercialiser des produits dérivés. Si les jeunes femmes ont réaffirmé leur ferme opposition à toute utilisation commerciale, il sera intéressant de voir si elles parviennent à résister, à demeurer fidèles à leurs engagements. Les logiques de l’argent viendront-elles à bout de ces jeunes femmes, elles que la politique et la justice russes n’ont pas réussi à broyer ?

(1)    http://www.rollingstone.com/music/news/q-a-pussy-riots-yekaterina-samutsevich-on-the-fight-for-freedom-20121015

(2)    Traduction en anglais ici :  http://nplusonemag.com/pussy-riot-closing-statements

(3)    Ou son épouse

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