Money is my life

 

«  Pour entrer dans le concept du capital, et suivre le rythme de la dépersonnalisation qu’il impose, il reste à décrire deux processus de l’argent qui semblent indiscernables à première vue et que Marx est le premier à distinguer dans leur clarté. Le premier processus est celui de l’homme allant au marché pour vendre une marchandise et s’en acheter une autre avec le produit de cette vente. C’est le trajet M-A-M : on passe de la marchandise, à l’argent, et de l’argent à la marchandise. Le second, plus mystérieux, A-M-A, c’est celui de qui part de l’argent et n’use de la marchandise que pour faire de l’argent. Ceci mérite quelques explications. 

La grande erreur de l’économie politique bourgeoise, selon l’analyse de Marx est de penser que les processus économiques ne s’interprètent que par un schéma utilitaire qui fait de l’argent une médiation entre une production et une valeur d’usage. Ce schéma est une analyse extérieure, archaïque, du commerce. Même Aristote ne s’y est pas tenu. Marx souligne au contraire que si Aristote identifie le processus M-A-M, celui-ci montre que l’échange peut être décrit par un concept plus large qui ne se confond pas avec la conception domestique de l’échange.

Il existe en effet une autre structure, mise en avant par Aristote lui-même, rivale de ce qu’il appelle « l’économique » et qui porte sur l’argent seul : c’est la « chrématistique ». Elle décrit un processus inverse de M-A-M : A-M-A. Thomas d’Aquin balaiera cette autre forme de production de richesse en l’assimilant à l’usure. Elle est pour lui injuste et opposée aux valeurs bibliques car elle produit de la richesse sans travail. Condamnée par l’Eglise et par la royauté française, elle ne disposera d’aucune autonomie de développement. Cette structure en A-M-A trouvera son développement lorsque la royauté tombera et lorsque de nouvelles structures politiques démocratico-libérales en libéreront la créativité propre.

A quoi tend la structure en A-M-A ? Soit une certaine somme d’argent, avec laquelle on achète des biens pour les revendre à un prix plus élevé, ou pour s’équiper d’une machine : celle-ci élaborera la matière première acquise dans le premier échange et fera gagner de l’argent lors de la revente. Cette structure fonde conceptuellement le capitalisme.

Dans la première structure, aucun rapport n’existe entre les deux marchandises. Alors que dans la chrématistique, on part de l’argent pour revenir à l’argent. L’argent se fond dans l’argent, le même produit est au départ et à la fin. Il y a une perte de la détermination qualitative de l’objet de départ et d’arrivée. C’est parce que A=A qu’il peut s’engager dans une circulation qui annule toute différence. Ce processus de fonte ou d’annulation des différences est à la base de l’impersonnalité du capital.

Dans le schéma A-M-A, on espère que le second A sera plus élevé que le premier. La vraie formule est donc A-M-A’. La différence entre A et A’ est liée à la productivité de M ; c’est la plus-value. Mais qu’on opère une plus-value, ou qu’on vende à perte, conceptuellement le résultat est le même, l’argent revient à l’argent. Cette différence quantitative et non qualitative vérifie l’anonymat de l’argent. D’où la thèse fulgurante : A veut A’, l’argent veut l’argent – et même l’argent se veut. L’argent est un processus autonome et « automatique ». C’est la formule même de Marx. Elle résume le fétichisme du capital, elle résume la mythologie du capital : il y a quelque chose dans le monde qui veut sans être un sujet libre, malgré les hommes, malgré les princes, malgré les nations. Est-on si loin du Vouloir vivre de Schopenhauer ?

Arrêter ce vouloir, entraver cet automatisme en enfermant A’ dans une boîte avec une clé, c’est une solution absurde car pendant le temps où mon argent n’est pas investi, mon concurrent, lui, va gagner des parts de marché à mes dépens (par exemple en achetant de nouvelles machines). Je suis vite débordé : mon concurrent gagne plus que moi, mon A’ perd régulièrement de la valeur. Je me suis ruiné par thésaurisation. Au contraire, le vrai capitaliste, ayant gagné A’, n’en jouit pas à loisir. Il le remet immédiatement en jeu pour acheter un nouveau M et concurrencer son confrère en augmentant sa propre productivité. Le A de M-A-M est ainsi totalement différent du A’ de A-M-A, même s’il s’agit d’argent dans les deux cas. Le A de M-A-M est utilisé immédiatement, j’achète quelque chose dont je me sers. Mais je ne jouis jamais du A’ de A-M-A. Les économistes disent qu’il n’y a pas de bénéfices présents, que des bénéfices futurs. L’argent ne peut pas dormir dans un coffre-fort, il est obligé de se réinvestir – d’où la formule spéculative : l’argent veut l’argent. »

Bruno Pinchard, Marx à rebours, Paris, Éditions Kimé, 2014 - p.90-92