« … moi qui ne suis pas communiste, mais qui trouve que ces gens se battent pour des idées généreuses et qu’on doit les aider, j’y vais, sans être communiste, comme un con, à l’œil. Et Ferrat, nettement plus communiste que moi, se fait payer. » Jacques Brel, propos rapportés par Olivier Todd dans « Jacques Brel : une vie »

 

L’affaire

Beaucoup estiment que la mère des batailles contre les sites illégaux de publication de paroles de chansons [1] a commencé en 2000 avec l’ « affaire Ferrat », et son action en justice contre l’association Music-Contact de Prades-les-Lez, qui avait publié, pour un hommage, sur son site web une cinquantaine de chansons de Jean Ferrat[2]. Le tout est raconté dans le livre « Jean Ferrat, une vie » de Jean-Dominique Brierre. Malgré le retrait immédiat des textes dès réception de l’assignation, la procédure se poursuivit, le chanteur et l’éditeur réclamant d’importants dommages et intérêts. L’affaire se conclut en janvier 2002 par la condamnation de l’association à 15 800 euros pour motif de contrefaçon, la somme ayant été réduite notamment parce que Jean Ferrat n’était pas l’auteur de certains des poèmes. Cette histoire a passablement terni l’image de Ferrat[3]. Aujourd’hui, il semble que la profession ait bel et bien repris la main en France, et la plupart des différents sites existants et correctement référencés- on peut citer Paroles2chansons.com, lacoccinelle.net ou Greatsong.net – reversent une partie de leurs rentrées publicitaires ou bien payent un forfait à la CSDEM, qui peut alors redistribuer les sommes aux auteurs par l’intermédiaire des éditeurs.

Une révolution cognitive ?

Au-delà de ces considérations juridiques, il est certain que pour beaucoup d’entre nous, le rapport aux textes des chansons a considérablement évolué avec l’existence sur Internet de ces catalogues. L’accès facilité aux paroles a favorisé une relation différente avec les œuvres, sans doute plus intime et plus profonde. D’un côté, on a assisté à une véritable réappropriation par le public de ce patrimoine culturel, accentuée par la mode du « karaoké » par exemple. Par ailleurs, de manière plus spécifique, l’analyse et la discussion sur les textes sont devenues des pratiques désormais largement répandues sur les blogs et les forums, et cela a contribué non seulement à ranimer l’intérêt d’un plus large public pour cet aspect précis de l’œuvre musicale, mais peut-être aussi à susciter une attention redoublée du côté des créateurs, voire à participer à l’émergence de talents nouveaux fondés sur la qualité de l’écriture. Certains genres de la musique populaire, comme le rap ou le slam, ont directement bénéficié de cet intérêt renouvelé, et il est probable que certains paroliers ont pu se distinguer et être célébrés, portés par cette tendance générale. Il n’est pas non plus douteux que l’accès aux chansons étrangères, essentiellement anglophones, s’est largement démocratisé, accélérant l’apprentissage et le triomphe de l’anglais de manière encore plus massive qu’auparavant, aussi bien par la lecture des textes en version originale que par les traductions, parfois approximatives il est vrai, proposées sur certains sites. Un dernier aspect non négligeable réside dans la possibilité d’identifier très rapidement, à partir de quelques mots tapés sur un moteur de recherche, les références d’une chanson entendue par hasard.

Evidemment, ce mouvement fait partie d’un contexte plus général, où cette culture populaire trouve, avec les sites de musique à la demande, les podcasts, les webradios et surtout les services de vidéos en ligne comme dailymotion ou youtube, de puissants relais. Par ces outils, elle atteint une hégémonie, une diversité et une omniprésence à un niveau sans doute inédit dans son histoire, même s’il ne faut pas négliger sa capacité de mobilisation et de diffusion même avant l’invention des médias modernes. Car la chanson est, semble-t-il, un art éternel, dont la popularité ne s’est jamais démentie au cours des siècles. Elle réussit à traverser sans dommage, mieux à s’adapter aux révolutions techniques ; c’est l’expression par excellence de la culture populaire, celle à laquelle tout le monde participe et qui bouscule toute hiérarchie liée aux structures du pouvoir. A ce titre, Jean Ferrat, pourtant présenté comme un chanteur engagé et contestataire, n’a pas su ou n’a pas voulu percevoir le caractère révolutionnaire d’Internet, et ses nouvelles valeurs de gratuité et de droit d’accès qui bouleversent la notion de propriété.

Ferrat - Ma France - Extrait



[1] On se souvient de l’histoire mouvementée du site Paroles.net qui, après des années de procédure, a fini par être fermé, avant d’être repris par la Chambre syndicale de l’édition musicale (CSDEM), l’institution même qui l’avait attaqué en justice, selon une logique de coucou, certainement légale dans la forme, mais qui peut poser question quant à certains principes.

[2] On peut retrouver la décision du tribunal de grande instance de Nanterre concernant cette affaire à l’adresse suivante : http://www.legalis.net/spip.php?page=jurisprudence-decision&id_article=59

[3] Il est cependant à noter qu’on ne retrouve pas trace de cette histoire sur la fiche wikipedia de Jean Ferrat