On connait l’indulgence "coupable" de George Steiner pour la chanson « Je ne regrette rien » d’Edith Piaf :

« Les premières mesures, l'accelerando martelé par Edith Piaf dans « Je ne regrette rien » - le texte est infantile, la musique est trop forte, et l'utilisation politique qu'on en fit à la fin de la guerre d'Algérie est répugnante - font vibrer toutes mes fibres, brûlent froidement au fond de moi et m'induisent à commettre Dieu sait quelles infidélités à la raison chaque fois que j'entends cette chanson et que je l'entends, sans l'y avoir invitée, se répéter en mon for intérieur. » George Steiner, Real Presences, traduit de l'anglais par Michel R. de Pauw.

Edith Piaf - Non, Je Ne Regrette Rien

Cette chanson exprime quelque chose de très fortement ancré dans notre imaginaire moderne, à tel point que confesser ou exprimer des regrets est souvent mal jugé, fréquemment associé à une lamentation sur son sort, à un aveu de vulnérabilité, et pour tout dire à une perte de temps en ces temps pressés. On préfère s’éviter tout coup d’œil en arrière en se répétant, comme Lady Macbeth citée par Kathryn Schulz [1] : « ce qui est fait est fait ». Pourtant, ce retour sur soi-même, ce regard critique sur son propre passé nourrit notre expérience, pourvu que cette émotion soit empreinte de lucidité, et vient approfondir la connaissance de soi. Il ne s’agit pas de faire l’apologie du regret bien sûr, car certains d’entre eux sont terribles, destructeurs même, mais chercher à fuir à tout prix tout ce qui est de cet ordre relève d’un souci pathologique. Quand ils ne sont pas trop insupportables, ils nous aident à apprendre, ils nous ramènent à notre humanité et notre imperfection, ce sont comme les récoltes d’une vie, et il n’est pas surprenant que Du Bellay, prévenant de possibles objections dès les premières pages de son recueil, ait recouru à la métaphore agricole :

« Quelqu'un dira : De quoi servent ces plaintes ?
Comme de l'arbre on voit naître le fruit,
Ainsi les fruits que la douleur produit
Sont les soupirs et les larmes non feintes »

A Monsieur d’Avanson, Joachim Du Bellay, Les Regrets

La rencontre ratée d’Alesia

Récemment, à la veille d’une grève, l’émission Les Pieds sur Terre sur France Culture avait justement pour thème les regrets [2]. L’un des témoignages y semblait anodin au milieu d’autres beaucoup plus tragiques, et pourtant, c’est celui qui retint mon attention, tant s’y dégageait une poésie particulière, qui tenait d’une singulière oralité que je veux ici retranscrire et partager :

« C'était il y a au moins trente ans, trente, trente-cinq. J'habitais dans un studio rue des Artistes dans le quatorzième, le quartier d'Alésia, je me souviens de la charcuterie qui faisait le coin, qui était la charcuterie Noblet avec un cochon un peu naïvement dessiné avec trois larmes qui coulaient de l'oeil droit, il y avait écrit en dessous « Pleure pas, grosse bête, tu vas chez Noblet ! ».

  noblet-1
Photo récupérée sur le site
https://christophelhomme.wordpress.com/2009/04/06/cest-une-institution-qui-disparait%E2%80%A6/

Associée à ce quartier, l'odeur très forte des tilleuls au printemps, des tilleuls en fleurs de la rue Froidevaux qui jouxte le cimetière Montpartnasse, et il y avait un soir un retour, en descendant au métro Alésia. Et là je vois sur les carreaux de faïence (ils n'avaient pas encore installé ce système pour que les clochards ne puissent pas dormir), donc il y avait ces carreaux de faïence, ces trois clochards qui étaient en discussion assez vive, mais pas du tout sur le mode de l'engueulade d'ivrognes, c'était une discussion vive mais posée, cohérente. Ils parlaient entre eux de la façon de mener la vie, de la façon que la journée s'est écoulée, de la meilleure façon dont il fallait affronter celle du lendemain, on sentait qu'on avait une matière vive, réelle, pas des mots en l'air, du vécu, de l'expérience. Et je passe devant, et m'a traversé l'idée que je devrais peut-être m'asseoir à quelque distance, pas trop loin, participer... enfin m'introduire, m'insinuer un peu dans leur discussion du soir.

Alesia 

Et je ne l'ai pas fait. Et j'ai continué à marcher. J'étais un peu pressé mais en même temps je n'étais pas pressé ; j'aurais très bien pu m'arrêter et ça m'est resté un peu comme un regret un peu cuisant de ce qu'il eût fallu faire, à un moment donné, et que je n'ai pas fait, en somme, ç'aurait été une soirée avec eux, et en fait ça a réveillé des souvenirs, pas tant des souvenirs que des expériences d'un certain nombre de choses à côté desquelles on passe et qu'on passe son temps à passer à côté des choses, bon, il faut dire qu'on passe à côté d'un paquet de choses, de choix, je ne sais pas si c'est une affaire de paresse intellectuelle, d'inertie, mais enfin bon il est assez difficile de sortir de ses rails, de s'ouvrir au monde, ou bien il faut des circonstances littéralement extraordinaires, c'est-à-dire se trouver en voyage, se trouver un peu dérouté, ou se trouver hors de son élément naturel, et là on découvre tout de suite qu'on acquiert une réactivité, une perception accrue, on est beaucoup plus sensible aux choses, on voit ce que l'on ne voit pas d'ordinaire, mais peut-être que cette rencontre aurait été tout à fait décevante, je veux dire, évidemment tout ce qui n'est pas vécu a toujours une espèce d'avantage indépassable sur ce qui a été vécu, bien sûr.

Dans ce choix fondamental proposé à chaque instant entre rester un petit peu dans ses murs à soi depuis son poste d'observation, et puis essayer de sortir, de partager, ou d'entendre, de comprendre, on fait rarement le choix de sortir, on navigue au plus serré, c'est-à-dire on navigue à vue, d'une part, on n'a rarement de feuille de route, et la boussole est incertaine, il faudrait se dévergonder un petit peu plus. »



[1] cf sa conférence TED « Don’t regret regret » : http://www.ted.com/talks/kathryn_schulz_don_t_regret_regret

[2] France Culture, Les Regrets, 18 mars 2015, Reportage : Martine Abat, Réalisation : Thomas Jost : http://www.franceculture.fr/emission-les-pieds-sur-terre-les-regrets-2015-03-18