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Nous sommes tout simplement en train d’assister à la colonisation d’un territoire, qui fut brièvement libre, par les Etats. Les puissances publiques tentent de conquérir et d’annexer ces régions pour eux nouvelles. Il est probable que nos futures cartes géographiques devront se doubler de cartes de réseaux numériques, sans quoi certains enjeux géostratégiques ne pourront pas être compris. Déjà, nos « déplacements » dans cet espace, sous l’impulsion de quelques grands acteurs commerciaux, américains notamment, se sont peu à peu réduits pour se cantonner à quelques sites, qu’on peut assimiler à de grandes agglomérations, comme Facebook ou Youtube. Alors qu’à ces débuts, le Web offrait une ouverture et nous ouvrait à l’aventure, deux promesses de l’hypertextualité, il semble qu’aujourd’hui l’internaute se cantonne à des zones étroites, cartographiées par Google, et que lui délimitent en temps réel un petit nombre d’organisations aux préoccupations essentiellement économiques. Il est bien fini le temps où l’on s’écartait des sentiers battus, où l’on pratiquait le hors-piste et l’exploration de l’inconnu, on reste désormais sur les autoroutes, sous la lumière des lampadaires. Le websurfer est un touriste en terrain balisé, avec pour guides quelques agents sponsorisés. Il n’est plus question d’école buissonnière, de sortir des ornières, de repousser les frontières, d’aller voir derrière la montagne. Si j’emploie ce lexique topographique, c’est bien pour insister sur le fait que le cyberespace est bel et bien un territoire, et comme le dit Alvin Toffler cité par Laure Belot dans « la déconnexion des élites », « le cinquième espace de déploiement de la force américaine, après la terre, la mer, les airs et l’espace ». Et ce territoire n’est en aucune façon un territoire « virtuel », et Jean-Marc Manach a raison de mettre ce mot entre guillemets dans son article paru aujourd’hui sur le site d’arrêt sur images. Continuer à qualifier ce monde de « virtuel » est une grave erreur, c’est accréditer l’idée fausse que notre vie n’y serait pas réelle comme dans les autres mondes, c’est déréaliser à tort les relations qu’on y tisse. Le réseau numérique se rétrécit donc par l’effet combiné de centralisations par des sociétés privées de type monopolistiques et par la ré-étatisation en cours de cette zone autrefois sauvage. La question reste ouverte de savoir si cette tendance est inéluctable et si nous avons perdu, sans trop nous en rendre compte, un paradis pour toujours, comme une répétition moderne de la chute biblique de l’homme. Rappelons que l’une des motivations de Snowden a résidé dans le souvenir de « ce que fut internet ‘avant’ ».