(Suite et fin)

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Au sixième chapitre de l’ouvrage est abordée la question du retard pris par les institutions françaises. Dans certains domaines, l’administration publique n’est en effet plus jugée apte à assister le citoyen qui se tourne alors vers de jeunes acteurs privés qui proposent des solutions numériques plus performantes. C’est le cas par exemple pour la recherche d’emploi avec l’utilisation de plus en plus courante d’un site comme le boncoin.fr. Les recruteurs et les candidats apprécient sa simplicité d’utilisation et l’absence de cadre imposé, alors que le manque de réactivité et d’adaptation de la structure officielle Pole Emploi l’empêchent de remplir pleinement son rôle. Les défis que doit relever l’administration sont multiples : elle a essentiellement été conçue pour gérer des situations établies, pour faire fonctionner un Etat, et se retrouve désemparée face au changement et face à la société en mouvement. Dans ce cadre, la nature de l’élite en France devient un obstacle, sachant que le pays a toujours été un pays de l’entre-soi, de reproduction des élites et dans lequel les richesses sont avant tout captées par les anciens. Selon l’auteur, plusieurs pistes sont à explorer pour comprendre ces blocages : la formation scientifique et celle des politiques ne sont plus adaptées, les élites doivent acquérir une culture numérique, et il faut que les institutions s’ouvrent aux profils atypiques. Selon Dominique Rousseau, le déclin de la loi, jugée autoritaire et trop verticale, au profit du contrat, considéré plus horizontal, plus ajustable à une société devenue plurielle, est nécessaire.

Le vide juridique et l’absence de tout cadre caractérise l’exploitation des Big Data, sujet du septième chapitre. Le traitement de ces données se fait dans le secteur privé dans le but de générer plus de profit, avec des corrélations souvent discutables, et une rigueur scientifique parfois douteuse. De plus, pour la première fois dans l’histoire, cette connaissance intime des citoyens échappe aux institutions publiques, et l’on voit s’instituer peu à peu une gouvernance algorithmique. Paradoxalement, on constate un rétrécissement de l’horizon des internautes, encouragés à rester sur les mêmes sites.  Les big data sont un enjeu marketing majeur, fondé sur la prédiction des comportements et toute une industrie se construit autour de ce carburant à l’abri des regards citoyens : notre société devient une société de transparence et de surveillance, mais aussi de contrôle. Des catégorisations abusives de listes de clients aux expérimentations secrètes de Facebook, les dérives se multiplient, et, malgré quelques initiatives politiques, la mise en place d’un code éthique se fait attendre. Jusqu’à la prochaine catastrophe ? Sans doute seul le pouvoir citoyen, le pouvoir de la foule pourra alors imposer un cadre à ces géants qui dépendent en bout de ligne de nos propres attentes.

Dans le huitième chapitre, il s’agit de se pencher sur les nouvelles élites poussées par la nouvelle économie. Dans ces cercles, le contexte est plus ouvert par rapport à l’autorité classique. D’après François Taddei cité dans le livre, les critères de hiérarchie, de diplômes, de statut social y jouent un moindre rôle. Il s’agit plutôt de dénicher les bons profils, ces king coders. Xavier Niel parie sur ces programmateurs informatiques qui sont capables de prouesses exceptionnelles, et tente de les déceler au sein de son école, en leur fournissant un environnement optimal constitué de start-ups. La révolution numérique fait donc émerger ces talents de la nouvelle génération, très convoités par les grandes entreprises, et qui tombent d’ailleurs parfois dans les mêmes travers que les élites précédentes en se déconnectant de la société, comme le prouvent les manifestations récentes à San Francisco contre les abus de certains. Le contrepoint nous fait entrer dans l’univers inquiétant de Google X, ce centre de recherche semi-secret, pénétré d’idéologie transhumaniste.

Le dernier chapitre illustre l’impuissance des pouvoirs publics face au réseau avec l’exemple de ask.fm, un site letton fréquenté par de jeunes internautes, et vecteur de nombreux harcèlements anonymes, et qui fait preuve d’une irresponsabilité certaine en dehors de son territoire national. Mais le danger vient de partout : les révélations d’Edward Snowden en 2013 sur la surveillance massive et généralisée par les Etats avec la complicité des grands acteurs privés américains en témoignent. Pourtant, en dehors de l’Allemagne, les réactions ont été faibles. En quelques années, les américains ont étendu leur domination sur le cyberespace, devenu, selon l’expression du futurologue Alvin Toffler, « le cinquième espace de déploiement de la force américaine, après la terre, la mer, les airs et l’espace ». Internet l’ancien lieu de liberté et d’ouverture, se retrouve ainsi recentralisé, pris entre les deux mâchoires, étatique et économique, d’un étau diabolique. L’Europe divisée semble impuissante face cette concentration, d’autres sont tentés par le repli géographique. Les positions hégémoniques de certains font peser des menaces de sécurité. Même les grands groupes sont conscients des risques de « balkanisation » du web, et tentent de montrer patte blanche en prenant leur distance avec le gouvernement américain. Des compromis sont nécessaires, entre le désir de faire régner l’ordre public et la volonté de ne pas faire disparaitre la créativité, l’ouverture, et la croissance. Cet équilibre est encore à découvrir, et il passera sans doute par la créativité juridique.

En conclusion, il s’agit de bien penser le monde qui vient, et d’en poser les limites. Mais pour cela, il faut d’abord combler le déficit actuel de la pensée numérique.