(suite du post précédent)

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Le quatrième chapitre constate que les mutations dues au numérique, notamment l’émergence d’une conscience générationnelle planétaire dans un monde en crise, restent encore largement impensées par les chercheurs. Les sociologues semblent hésiter à aborder ces socialisations transnationales d’un nouveau genre par des jeunes gens qui veulent sortir de leur isolement grâce à la connexion. Laure Belot émet plusieurs hypothèses pour expliquer cette absence d’études : les cloisonnements entre les disciplines dans le milieu académique, divisions constitutives de la modernité, empêchent la transversalité nécessaire pour appréhender correctement ce phénomène ; la culture de l’évaluation et la compétition mondiale favorisent les recherches ultra-spécialisées, les publications standardisées et l’éloignement des publics profanes ; la transdisciplinarité est très mal perçue et mal notée. De plus en plus d’initiatives dans le secteur privé naissent pour surmonter ces obstacles (think-and-do tanks comme la Fondation Internet Nouvelle Génération), essayant de multiplier les passerelles (ex. du site TheConversation qui réunit journalistes et scientifiques).

Le cinquième chapitre montre à quel point le rapport au politique a été chamboulé par l’internet. C’est pour moi la partie centrale du livre, et certainement la plus intéressante à bien des égards. Je m’y attarde par conséquent un petit peu, car une grande partie de ma critique de l’ouvrage, que j’ai prévu de publier à la suite de ces notes, portera notamment sur le traitement de ces questions.
A une époque où s’exprime une forte perte de confiance dans les institutions, les acteurs de la société préfèrent compter sur eux-mêmes, et, à la militance classique liée à des organisations structurées,  privilégient les petites actions concrètes qui, sans grand éclat, sont susceptibles néanmoins de changer leur quotidien et d’améliorer la société selon leurs idées.  C’est une forme de réappropriation du champ politique, qui tente de court-circuiter les instances officielles jugées trop sclérosées et inefficaces. Des gestes auparavant considérés comme n’étant pas des actions politiques le deviennent, comme le fait de multiplier les sources d’informations, de consommer équitable, ou de donner de  l’argent à des personnes ou à des associations. Ainsi, la défiance envers les hommes politiques ne doit pas s’interpréter comme un désintérêt pour la chose publique, mais l’engagement se fait différemment, notamment au travers de l’investissement associatif, de la signature de pétitions, de la manifestation, voire de la grève. Beaucoup de ses actions sont désormais étroitement associées à l’usage du numérique. Pour prendre l’exemple des pétitions en ligne, le site change.org a permis de faire plier certaines marques (ex. Gatorade) et nombre de ses campagnes débouchent sur des mobilisations physiques (ex. Eram). L’ONG en ligne Avaaz revendique 40 millions de membres et a remporté des victoires significatives (ex. défense d’une communauté masaï en Tanzanie).
Ces nouveaux modes d’actions font l’objet de débats et de critiques virulentes : certains considèrent que cet engagement par le clic et par le « like » est trop volatil, et qu’aucune véritable révolution ne peut se faire par les réseaux. Ces mobilisations d’ailleurs déconcertent les politiques autant que les politologues, car elles débordent les structures traditionnelles comme les partis et les syndicats, qui ne parviennent plus à contrôler leurs bases, et sont souvent en retard par rapport à ces mouvements. Les exemples ne manquent pas ces dernières années et Laure Belot en évoque quelques-uns : la Fédération Nationale d’Equitation qui découvre sur Facebook la croisade des éleveurs équins contre une nouvelle taxe ; le patronat surpris par les colères fiscales des « tondus », « poussins » et autres « abeilles » après celle des « pigeons » en nov. 2012 ; Pénélope Bagieu et ses dessins contre la pêche en mer profonde (mais la Commission Européenne a validé en décembre 2013 le texte tant décrié) ; la récupération par une certaine « droitosphère » du mouvement des « bonnets rouges » ;  le buzz contre l’ABCD de l’égalité début 2014 avec des milliers d’enfants retirés des écoles par leurs familles, sous l’œil impuissant de l’éducation nationale ; les 1, 5 millions de « likes » après l’agression d’un bijoutier de Nice. Ce dernier exemple est intéressant, car il montre la capacité du Web de mesurer le degré d’émotion commune suscitée par un événement. Laure Belot aurait pu aussi citer la forte mobilisation en 2013 sur les réseaux sociaux des opposants au « mariage pour tous » (voir par exemple http://www.franceculture.fr/emission-pixel-mariage-pour-tous-la-mobilisation-sur-internet-2013-01-11). L’internet est une caisse de résonance particulièrement puissante pour la société civile face à une classe politique paralysée et désarçonnée. Plus généralement les outils numériques facilitent et accélèrent l’organisation de mobilisations massives, que ce soit les SMS en 2000 aux Philippines avant la chute du gouvernement Estrada, et en 2004 en Espagne lors des manifestations contre Jose Maria Aznar, ou que ce soit facebook ou twitter lors des printemps arabes en 2010 ou encore lors de la protestation des « parapluies » en Hong-Kong en 2014. Ils permettent également des interactions entre différentes luttes, comme par exemple en 2011-2012 entre les Indignés en Espagne, le Printemps Erable au Québec et les différentes contestations étudiantes au Chili.
Pour l’instant, les différentes réactions du monde politique oscillent entre contrôle et surveillance exacerbés des réseaux, jusqu’à leur blocage comme en Irak ou en Turquie en 2014, et tentatives, parfois maladroites, de leur exploitation par les leaders et les partis. Des hommes politiques s’inscrivent ainsi sur twitter ou facebook, espérant s’attirer ainsi une certaine sympathie ou tout simplement un nouvel auditoire. Par ailleurs, le web est devenu stratégique dans les combats électoraux : depuis Ségolène Royal et son site « désirs d’avenir », les campagnes s’appuient désormais sur l’utilisation des Big Data, même si ce média de nature hypermnésique est encore peu exploité comme espace de réflexivité sur la société.
Les désillusions de la population vis-à-vis des politiques professionnels exacerbent une radicalité des exigences citoyennes : voter tous les 5 ans ne suffit plus. Ce modèle est complètement à bout de souffle. Les gouvernements ont une impérieuse obligation d’inventer des moyens d’impliquer la rue dans les prises de décision. A ce stade, l’une des hypothèses est que le désenchantement s’est accéléré avec le numérique, en raison de l’horizontalité qui le caractérise et qui en fait un puissant révélateur du fossé qui sépare les pouvoirs en place et la société.
Dans le contrepoint du chapitre, l’auteur passe en revue des initiatives qui, selon elle, « dépoussièrent la vie politique ». Le maire de Séoul, Park Won Soon, est cité pour son utilisation sincère de twitter, ou encore Paul Ryan pour ses échanges en direct avec les pétitionnaires de change.org. Sont également mentionnés des applications comme SeeClickFix, permettant de signaler des problèmes dans le quartier, des processus collaboratifs aux Philippines ou au Brésil, aboutissant à l’adoption de lois élaborées avec l’aide du public ou enfin des plateformes de démarches citoyennes, comme D-Cent au Royaume-Uni.

(A suivre…)