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Pourquoi et comment Internet a bousculé et continue à bousculer l’ordre établi ? C’est la question à laquelle essaye de répondre la journaliste Laure Belot dans La déconnexion des élites (Les Arènes, 2015)[1]. Le premier chapitre est consacré aux nouvelles façons de faire du commerce, et notamment la vente entre particuliers, avec des sites comme leboncoin.fr. Ces pratiques récentes n’ont pas encore fait l’objet de beaucoup d’études, et il est difficile de trouver des chercheurs qui acceptent de se pencher sur ces formes désintermédiées de consommation. Laure Belot montre très bien comment ces dernières ont révolutionné des secteurs comme l’immobilier, les véhicules d’occasion, la recherche d’emploi, les locations de vacances. Cependant, à mon sens, il aurait fallu peut-être davantage insister sur l’évolution considérable que cela représente par rapport aux traditionnels journaux d’annonces sur papier qui ont d’ailleurs disparu dans l’indifférence générale. La simplicité, le temps réel, le peer-to-peer, la gratuité ont démultiplié l’ampleur du phénomène, et il est important de noter que paradoxalement ce mode relocalise le commerce : c’est au coin de nos rues qu’ont lieu les rencontres pour finaliser les transactions. Dans le même temps, cela s’est accompagné, à la faveur des différentes crises, d’un insensible mais profond changement de mentalité : l’esprit du vide-grenier s’est généralisé et il est certain que des objets considérés auparavant comme difficiles à vendre, trop spécialisés ou au contraire trop banals et que dans le passé peu de gens cherchaient à revendre, sont aujourd’hui réintroduit sur le marché et vivent plusieurs vies. L’éventail des possibilités s’est agrandi dans ce sens aussi. Laure Belot passe en revue les nouvelles possibilités de location de logements entre particuliers (Airbnb), de covoiturage, de location de véhicules, ou encore de bibliothèques virtuelles (Feedbooks), et souligne que cette économie « collaborative » a une dimension culturelle ; elle charrie avec elles des valeurs de partage et d’expérience, qui tranche avec le modèle précédent fondé sur une accumulation mortifère.

Le second chapitre aborde la question de l’éducation. Là aussi, Internet bouleverse la donne, et l’auteur énumère de nombreuses innovations pédagogiques, parmi lesquelles on peut citer les MOOC (Massive Open Online Course) proposés par diverses plateformes dans le monde, les cours en ligne, l’école 42 de Xavier Niel ou encore les expériences d’autoapprentissage de Sugata Mitra en Inde qui font penser à la méthode Jacotot décrite par Jacques Rancière dans Le Maître Ignorant (1987). Mais, pour l’institution traditionnelle, le point crucial est de comprendre que la rupture est culturelle et non seulement matérielle. Il ne s’agit pas uniquement de faire une pédagogie sur support numérique, mais de repenser les structures même de l’éducation : la remise en cause concerne non seulement le rôle du professeur, mais aussi le découpage en niveaux, en salles de classe, en disciplines. Dans un contrepoint est abordée la difficile question des métiers de demain. L’automatisation et l’informatisation va probablement remettre en cause le futur de l’emploi, notamment celui des métiers peu qualifiés. C’est sans doute un défi pour lequel les sociétés sont encore peu préparées.

La désintermédiation touche aussi la finance : c’est l’objet du troisième chapitre. Alors que dans les périodes précédentes, la banque avait été mise par le système sur un piédestal grâce à son pouvoir de dire « non » (dixit Ronan le Moal, Directeur Général du groupe Crédit Mutuel ARKEA), les citoyens tentent de reprendre la main, et la confiance change de camp : le changement culturel qu’apporte Internet avec un besoin accru de transparence et le refus de la financiarisation de l’économie, a favorisé l’émergence de plateforme de prêts entre particuliers (ex. pret-dunion.fr), mais aussi a contribué au succès du crowfunding (où le citoyen peut choisir directement les projets et les causes qu’il décide de financer) et de l’equity crowfunding (permet de devenir actionnaire des projets) qui sont autant de réappropriations par l’individu de son pouvoir de décision et d’influence. Ces actions permettent d’importants investissements dans l’innovation et la création d’entreprises. D’après le contrepoint du chapitre, les femmes, en tant que cyber-entrepreneuses, sont beaucoup mieux représentées sur ces sites de financement de projets, qu’elles ne le sont dans le circuit classique.

(A suivre…)

[1] Ces notes de lecture ne dispensent évidemment pas la lecture de l’ouvrage, mais s’efforcent d’en donner un aperçu le plus fidèle possible