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Rachel Bostman, What's mine is y.ours

Dans le premier chapitre de son dernier ouvrage, « La Déconnexion des Elites » [1], Laure Belot montre à quel point un site comme LeBonCoin.fr a permis aux Français d’envisager de nouvelles pratiques de consommation. C’est tout autant le cas des plateformes dont le principe est l’échange ou la location entre particuliers. Cette mutation s’est produite sur divers marchés, dont celui de l’immobilier ou celui des  véhicules d’occasion. Il participe à un mouvement plus global de désintermédiation, qui met à mal les dispositifs traditionnels et bousculent les acteurs historiques, que ce soit dans les domaines du commerce, de l’éducation, de la banque, de la recherche, de la politique ou du droit. Il est surtout représentatif de ce que plus généralement Rachel Botsman[2] a désigné sous l’expression « consommation collaborative ». Selon cette dernière, cette nouvelle économie a été rendue possible grâce à la combinaison de quatre facteurs :

- la redécouverte des valeurs de communauté, de voisinage, de proximité 

- l’existence de réseaux sociaux peer-to-peer en temps réel 

- l’inquiétude sur les questions écologiques et environnementales

- une récession majeure limitant le pouvoir d’achat.

Cette consommation collaborative peut être organisée sous trois formes, trois systèmes d’échanges. Le premier est celui des marchés de redistribution qui permettent de réutiliser et de recycler, de donner une seconde vie à des articles, de réinjecter dans le marché des biens qui jusque-là étaient hors du circuit économique. Ils étendent donc le cycle de vie des produits. C’est typiquement le modèle du BoinCoin.fr.

Une autre forme possible fonde ses principes sur des styles de vie collaboratifs, qui privilégient le partage des ressources, en termes d’argent, d’aptitudes ou de temps. On y trouve le couchsurfing ou le prêt entre particulier.

Enfin, les systèmes de service-produit (ou économie de la fonctionnalité) partent de la constatation suivante : beaucoup de nos biens, de nos outils ou de nos objets ont de très courtes périodes d’usage, la plupart du temps elles restent disponibles pour des tiers, qui pourraient ainsi en profiter. Il s’agit alors de payer non pas pour le produit lui-même mais pour le service qu’il nous rend. C’est le principe qui guide l’autopartage ou les vélos en libre-service.

Selon Rachel Botsman, nous sommes au début d’une nouvelle ère, qui nous fait progressivement passer d’une culture du « Je » à celle du « Nous ». Les nouvelles générations y sont mieux préparées que les précédentes car leur rapport aux choses est moins relié au support (par ex. DVD, livres, CD, etc…) grâce à la dématérialisation qu’a apporté Internet.  Elle est de fait plus accoutumée que les autres à la notion de partage (partage de fichiers, de musique, de films, etc…) Ce nouvel âge serait par conséquent celui où la propriété cède la place à l’accès.

C’est peut-être une ironie de l’histoire, mais si l’on revient au sens originel et philosophique du mot « communisme » en tant que « organisation économique et sociale basée sur la propriété commune par opposition à la propriété individuelle »[3], on ne peut être que frappé par la convergence de ces nouvelles tendances. Après la société d’hyperconsommation et l’immense gâchis qu’elle a généré, il est frappant de voir émerger ces nouveaux rapports à la consommation, plus durables, portés par la redécouverte des vertus du bien collectif.



[1] La Déconnexion des élites. Comment Internet dérange l’ordre établi, de Laure Belot, Les Arènes, 2015. J'y reviendrai plus en détail dans un prochain article.

[2] Co-auteure de What's Mine Is Yours: The Rise of Collaborative Consumption. On peut voir sa conference TED à l’adresse suivante: http://www.ted.com/talks/rachel_botsman_the_case_for_collaborative_consumption