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Marseille, 30 janvier 2015

Sur le site Hors-Série, lors d'un entretien avec Kristin Ross à propos de son nouveau livre « l’Imaginaire de la Commune »[1], Judith Bernard se demande :

« Ce qui fait qu’à un moment une expérience est possible pendant la commune de Paris, une expérience égalitaire et sociale, c’est notamment parce que les classes dirigeantes sont parties […]. Paris s’est totalement vidé de ses élites […]  et le miracle qui se passe en 1870-71, il me semble, c’est cette drôle de révolution dans laquelle il n’y a pas besoin d’insurrection […] les élites partent […] Quel modèle peut-on en tirer parce que c'est l'exemple d'une révolution sans insurrection en fait, c’est un moment où on n'a pas eu besoin de se débarrasser des élites, parce qu’elles étaient parties d’elles-mêmes. Et je trouve que du coup c'est difficile d'en faire un modèle pour la suite, un modèle d’action parce que ça ne règle pas la question de « qu’est-ce qu’on fait avec les élites ?  ». […] J’ai l’impression que c’est une question que la Commune ne se pose pas. Que faire des élites ? des dominants ? »

Pourtant c’est peut-être la question qu’il ne faut plus se poser en 2015. L’idée qu’un modèle précédent pourrait nous être utile dans la situation actuelle semble une impasse, qui empêche de nouvelles façons de penser, et donc, pour rester dans le thème de l’émission, une idée qui bloque notre imaginaire politique. « Résister c’est créer » : c’était en 1999 l’article 1 du Manifeste du réseau de Résistance alternatif.  L’une des leçons tirée par le Comité Invisible dans « A nos amis »[2] est bel et bien l’échec programmé de toutes les insurrections qui se sont récemment produites : « Les insurrections sont venues, pas la révolution ». S’attaquer frontalement au pouvoir, c’est à coup sûr être défait. D’où l’idée de disparition : il faut que le sujet révolutionnaire se fonde, se dissolve dans la masse et dans l’anonymat. Il faut travailler la population de l’intérieur, en changeant d’abord notre manière d’être, notre rapport au monde.  « L’émancipation est donc avant tout « existentielle » et pas simplement économique ou politique » écrivaient en 2002 les auteurs de « Du contre-pouvoir »[3]  dans leur introduction. Les ravages commis par des années de capitalisme et d’individualisme sur nos esprits sont incommensurables, il faut en être conscient. Se désintoxiquer avant tout et retrouver la joie et la vie. Quinze ans après Miguel Benasayag et Diego Sztulwark, le Collectif Invisible écrit : « Ce n’est pas le monde qui est perdu, c’est nous qui avons perdu le monde et le perdons incessamment ; ce n’est pas lui qui va bientôt finir, c’est nous qui sommes finis, amputés, retranchés, nous qui refusons hallucinatoirement le contact vital avec le réel. La crise n’est pas économique, écologique ou politique, la crise est avant tout celle de la présence ». Résister, c’est refuser l’abandon de postes, c’est renouer avec la présence, c’est ne pas se résoudre à la dépossession, c’est reconquérir le réel. Il est impératif de repenser notre rapport au monde : cesser d’être au monde en s’excusant, sur la pointe des pieds, sortir de nos retranchements. Si « notre patrie est l’enfance », il s’agit alors de retrouver le geste de ceux et celles qui gravent leurs noms sur un arbre, ou qui y installent leur cabane. Ni propriétaire, ni usager, mais habitant. Terrien.

Bien sûr, la destruction des équipements publics urbains peut être la forme brutale, comme une réponse instinctive, de la reconquête de l’espace, et le graffiti peut en être une forme artistique ; le squat ou la fraude peuvent être revendiqués comme des formes politiques de ce ré-accaparement, ou pour le dire autrement, de ces retrouvailles. Mais il faut élargir cet horizon : la récupération de l’espace réclame un changement de point de vue. Il s’agit de reprendre les territoires, d’habiter pleinement et non sur le mode de la culpabilité, comme si l’on ne voulait pas déranger, sa rue, son quartier, les équipements, sa colline, son espace. L’Etat c’est moi, l’espace public est à mon intention, il ne m’appartient pas, il n’appartient à personne, mais je l’habite, et j’ai le droit de l’habiter, il n’y a aucune faveur dans ce fait. « Habiter pleinement », « habiter intensément », c’est aussi s’immerger dans le réel, dans les relations, dans la famille, les amis, la communauté, la vie quotidienne, c’est accueillir l’autre, l’étranger, c’est retrouver les liens perdus et tisser de nouveaux fils. Ce sont de nouvelles pratiques, la déconstruction des habitudes. Puis, à partir de son être et de son lieu, faire germer de multiples foyers de résistance, et c’est peut-être finalement ce modèle que nous offre la commune.



[2] « A nos amis », Comité Invisible,  2014, Editions La Fabrique

[3] « Du contre-pouvoir », Miguel Benasayag et Diego Sztulwark, 2000, Editions La Découverte