Immanuel_Kant_3

 

Ci-dessous la traduction d’un article (*) paru hier dans les pages Opinions du New York Times. Il est signé Yanis Varoufakis le nouveau ministre des finances grec. On notera l’ironie de la référence au philosophe allemand Emmanuel Kant.

« Pas de temps pour jouer en Europe

Par Yanis Varoufakis le 16 février 2015

Athènes – j’écris cet article en marge d’une négociation cruciale avec les créditeurs de mon pays – une négociation dont les résultats peuvent marquer une génération, et même se révéler un tournant pour l’expérience européenne en train de se dérouler dans l’union monétaire.

Les théoriciens du jeu analysent les négociations comme si elles étaient de simples jeux de « partage de gâteau » impliquant des joueurs égoïstes. Parce que j’ai passé de nombreuses années de ma précédente vie comme universitaire chercheur en théorie des jeux, certains commentateurs se sont précipités pour émettre l’hypothèse qu’en tant que nouveau ministre des finances de la Grèce je passais mon temps à imaginer des bluffs, des stratagèmes et des voies de traverse, luttant pour enchérir avec de mauvaises cartes.

Rien ne peut être plus éloigné de la vérité

Si ma formation en théorie des jeux m’a convaincu de quelque chose, c’est qu’il serait pure folie de considérer les débats actuels entre la Grèce et nos partenaires comme une sorte de pari à gagner ou perdre par des bluffs et autres subterfuges tactiques.

L’ennui avec la théorie des jeux, ainsi que j’avais coutume de le dire à mes étudiants, c’est qu’elle prend pour acquis les motivations des joueurs. Au poker ou au blackjack, cette hypothèse n’est pas problématique. Mais dans les débats en cours entre nos partenaires européens et le nouveau gouvernement de Grèce, toute la question est précisément de forger de nouvelles motivations. De façonner un nouvel état d’esprit qui transcende les divisions nationales, qui dissolve la distinction créditeur/débiteur en faveur d’une perspective pan-européenne, et qui place le bien commun européen au-dessus de la basse politique, au-dessus d’un dogme qui se révèle toxique une fois universalisé, et au-dessus d’un état d’esprit « nous-contre-eux »

En tant que ministre des finances d’une petite nation sous pression financière, qui n’a pas de banque centrale et considérée par plusieurs de nos partenaires comme un débiteur à problèmes, je suis convaincu que nous n’avons qu’une seule option : éviter toute tentation de traiter ce moment décisif comme une expérimentation pour élaborer des stratégies ; il faut, au contraire, présenter honnêtement les faits qui concernent l’économie sociale de la Grèce, présenter nos propositions pour refaire prospérer la Grèce, expliquer pourquoi elles sont dans l’intérêt de l’Europe, et révéler les lignes rouges au-delà desquelles la logique et le devoir nous empêchent d’aller.

La grande différence entre ce gouvernement et les gouvernements grecs précédents est double : nous sommes déterminés à nous opposer aux puissants intérêts particuliers pour pouvoir relancer la Grèce et gagner la confiance de nos partenaires. Nous sommes aussi déterminés de ne pas être traités comme une colonie en dette qui devrait souffrir ce qu’il faut. Le principe de la plus grande austérité pour l’économie la plus atteinte serait seulement pittoresque si elle ne causait pas tant de souffrances inutiles.

On m’a souvent demandé: « Et si la seule manière de sécuriser votre financement était de franchir vos lignes rouges et d’accepter des mesures que vous considérez comme faisant partie du problème, plus que de sa solution ? » Fidèle au principe que je n’ai pas le droit au bluff, ma réponse est la suivante : les lignes que nous avons présentées comme des lignes rouges ne seront pas franchies. Sinon elles n’auraient pas vraiment été des lignes rouges mais seulement un bluff.

« Mais si cela apporte à votre peuple plus de souffrance ? » me demande-t-on. « Vous êtes donc sûrement en train de bluffer. »

Le problème avec cette argumentation est qu’elle suppose, toujours selon la théorie des jeux, que nous vivons dans un régime tyrannique de conséquences. Qu’il n’y a aucune circonstance où nous devons faire ce qui est juste non par stratégie, mais simplement parce que c’est juste.

Contre un tel cynisme, le nouveau gouvernement grec va innover. Nous devons nous désister, quelles que soient les conséquences, de marchés qui sont mauvais pour la Grèce et mauvais pour l’Europe. Le jeu de faux-semblants qui a commencé après que la dette publique de la Grèce ne soit plus remboursable en 2010, va finir. Plus aucun prêt – jusqu’à ce que nous ayons un plan crédible afin de relancer l’économie pour rembourser ces prêts, pour aider la classe moyenne à retomber sur ses pieds et pour répondre à la terrible crise humanitaire. Plus aucun programme de « réformes » qui ciblent les retraités pauvres et les pharmacies familiales alors qu’on laisse tranquille la corruption de grande échelle.

Notre gouvernement ne demande pas à nos partenaires un moyen d’éviter de rembourser nos dettes. Nous demandons quelques mois de stabilité financière qui nous permettront d’entreprendre le travail des réformes que la population grecque dans son ensemble peut admettre et soutenir, de façon à pouvoir retrouver la croissance et en finir avec notre incapacité de payer nos échéances.

On peut penser que ce refus de la théorie des jeux est motivé par quelque idée de gauche radicale. Même pas. L’influence majeure ici est Emmanuel Kant, le philosophe allemand qui nous a enseigné que le rationnel et le libre-arbitre échappent à l’empire de l’opportunisme (expediency) en faisant ce qui est juste.

Comment savons-nous que notre modeste agenda politique, qui constitue notre ligne rouge, est bon dans les termes de Kant? Nous le savons en examinant les yeux de la faim dans les rues de nos villes ou en regardant le stress de notre classe moyenne, ou en considérant les intérêts des gens travaillant dur dans chaque ville européenne et dans chaque village européen à l’intérieur de notre union monétaire. Après tout, l’Europe ne regagnera son âme que lorsqu’elle regagnera la confiance des gens en mettant leurs intérêts sur le devant de la scène.

Yanis Varoufakis est ministre des finances de la Grèce. »

N’hésitez pas à me signaler tout contresens ou toute maladresse

(*) Source : http://www.nytimes.com/2015/02/17/opinion/yanis-varoufakis-no-time-for-games-in-europe.html