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Marseille, le 30 janvier 2015

1. Le dernier livre de Geoffroy de Lagasnerie[1] s’aventure sur un terrain encore largement en friche du point de vue théorique. Il faut donc d’abord saluer un travail qui tente, selon une formule d’Arendt (dans la préface à la Crise de la Culture), de se faufiler dans « une brèche de temps entre passé et futur » pour permettre l’activité de la pensée. Comme le rappelle l’introduction, en politique peut-être plus qu’ailleurs, identifier ce qui est nouveau ne va pas de soi, car notre réflexe est d’utiliser pour le décrire ce qui est déjà connu. L’originalité est alors souvent noyée dans la généralisation. Au moment des révélations de Snowden, beaucoup d’entre nous avons été traversés par le sentiment diffus d’un point de basculement. Le mérite de ce livre est de prendre au sérieux cette perception et d’en confirmer le caractère de vérité avant de pousser l’analyse et les possibles leçons à en tirer le plus loin possible. La thèse principale de Lagasnerie est que ces « personnages exemplaires » que sont Snowden, Assange et Manning viennent ébranler les fondations mêmes de la théorie politique telle qu’elle a pu être échafaudée avant leur irruption sur la scène du monde. Ces trois-là révolutionnent l’art de la révolte, et, par leur façon de faire, nous dévoilent des zones jamais interrogées dans nos démocraties. Les réactions suscitées par leurs actions sont à la mesure de l’ébranlement qu’ils font subir au jeu habituel des forces en présence. Un état des lieux s’impose avant tout, et il est justement rendu plus facile par les actions même de ces nouveaux acteurs : les régimes actuels qui se réclament de la démocratie ne font que trahir leurs principes ; l’Etat-Nation vampirise ses enfants, et les discours sur la liberté et le droit ne sont plus que des sortes de slogans publicitaires. Prendre la démocratie au mot, en relever le défi, c’est immédiatement prendre conscience des contradictions et mesurer les écarts qui apparaissent dans les pratiques de nos gouvernements. L’auteur montre l’insuffisance qu’il y aurait à qualifier Snowden, Assange et Manning de « lanceurs d’alerte » ou, même, à les relier au concept classique de « désobéissance civile ».  Cette dernière catégorisation est inopérante, car l’une, l’autre ou les deux de ses caractéristiques principales font défaut dans les cas d’espèce, à savoir la publicité de l’acte et l’acceptation du risque de la sanction. L’importance théorique de ces dissidents d’un genre inédit, c’est, pour l’auteur, la possibilité d’émergence de nouveaux sujets politiques, pour le dire de manière plus précise, d’un nouveau mode de subjectivation avec un nouveau rapport à l’espace public, en acquérant une certaine protection par l’anonymat, et à l’appartenance à la nation, en n’écartant pas la possibilité de la séparation et de l’exil.

2. En première lecture, il semble que l’hétérogénéité des situations des trois personnages conduise parfois à une forme de juxtaposition d’analyses, dont il est difficile de renouer la cohérence. C’est que, à bien y réfléchir, l’architecture présentée est étonnamment alambiquée. Au-delà du fait d’être des insiders, tout oppose, semble-t-il, la pratique d’un Snowden, organisant sa fuite avant de révéler son identité, et celle d’un Manning, agissant de l’intérieur sous le couvert de l’anonymat. On peut voir dès lors l’outsider Assange comme le lien objectif, l’intermédiaire entre les deux formes de sédition, en tant qu’il est celui qui donne les moyens à de nouveaux acteurs politiques comme Manning de rester anonymes, mais devenant lui-même un personnage public et en fuite comme Snowden. Insider, outsider, anonymat, fuite, le livre ressemble à une sorte de mécanique combinatoire qui fait pivoter et s’agencer à tour de rôle ces différents éléments. L’auteur n’est d’ailleurs pas dupe de son propre jeu, et ne cesse de jongler avec ces figures, mettant en avant tel ou tel selon les besoins de la thèse. On peut penser que le cas de Manning est le plus problématique, le moins convaincant pour tout dire, toute forme de reconnaissance mise à part. Sa présence aux côtés d’Assange et de Snowden peut apparaître même forcée pour satisfaire à une structure trinitaire plus vendeuse, pour le dire crûment. D’ailleurs, comme dans le cas des trois mousquetaires, le décompte n’est finalement pas complet, puisque l’on trouve, ici et là, selon les besoins de la cause, le quatrième larron que représente le « collectif » Anonymous, qui finalement finit par démultiplier à l’infini les figures de la révolte. En quoi le cas Manning est-il si différent de celui d’une Alayne Fleischmann ou encore celui d’un Hervé Falciani ? Ici, ce qui semble primordial, ce n’est pas la question de l’identification dans l’espace public ; on sait que, dans beaucoup de cas, le nom des sources n’est pas toujours rendu public, ou bien tardivement et avec l’accord des protagonistes, comme dans l’affaire du Watergate où l’informateur n’a été officiellement connu qu’en 2005.  Ce qui apparait essentiel donc, c’est la question du dispositif d’anonymisation dans lequel se joue la divulgation. La transmission du secret est organisée de telle manière que même le destinataire des documents ne peut identifier la source. A ce titre d’ailleurs, on peut se demander en quoi Manning, cette créature d’Assange, est-il plus significatif qu’un Jérémy Hammond, le hacker américain, autre source de Wikileaks ? Mais passons sur ce détail. Pour Geoffroy de Lagasnerie, cette nouvelle configuration a de fortes implications, ni plus ni moins que l’advenue de contre-sujets libérés de l’agir public et de la relation dans une forme politique épurée. On peut en douter à vrai dire. D’abord, Manning et Hammond sont la preuve que le mécanisme le plus parfait ne saurait garantir l’impunité. La lourdeur de leur condamnation est aussi un signal fort pour les futurs candidats. Il est même probable que la méthode d’un Snowden, mieux informé du système de surveillance mis en place par la première démocratie du monde, n’ait été mise au point qu’avec la pleine conscience de la faiblesse que représente la protection des Wikileaks. L’anonymat ne protège pas, au contraire, il rend plus difficile la défense contre les attaques, les déformations, et la propagande, d’où les choix radicalement contraires de l’ancien consultant et administrateur systèmes de la NSA. Il est intéressant d’ailleurs de constater que Snowden, interrogé par le Guardian pour savoir s’il se voit comme un autre Manning, a eu la réponse suivante que je trouve très ironique pour ne pas dire plus (c’est moi qui souligne) : « Manning was a classic whistleblower. He was inspired by the public good. »[2].

3. D’ailleurs, concernant Snowden, mes désaccords portent sur plusieurs points, et en particulier sur un aspect très précis, celui de l’appartenance. Lagasnerie écrit : « Si l’on radicalise ce geste [se réfugier, partir], si l’on essaie d’aller au bout de ce que sa logique implique, on voit que, pour lui, l’enjeu essentiel n’est pas de changer sa communauté politique, mais de changer de communauté politique. » C’est une interprétation pour le moins contestable, dans le cas de Snowden. Je sais bien que Lagasnerie se défend d’être son porte-parole, qu’il s’agit d’un travail de conceptualisation plutôt radicale, et que les protagonistes eux-mêmes ne sont pas les mieux placés pour juger de la situation, mais il est important aussi de constater que toutes les déclarations de Snowden démentent cet aspect des choses. Selon moi, la fuite est plutôt conçue comme la possibilité de continuer à s’exprimer et à révéler ce qu’il sait, comme la divulgation de son identité était une forme de protection contre son élimination physique. L'exil est aussi une condition évidente de la publicité et du retentissement de l'affaire. Snowden n’est pas à l’abri dans son refuge, il le sait. Dans le même entretien au Guardian :

«- Do you think you are probably going to end up in prison? (Pensez-vous que vous finirez probablement en prison ?)

- I could not do this without accepting the risk of prison. You can't come up against the world's most powerful intelligence agencies and not accept the risk. If they want to get you, over time they will. (Je ne pourrais pas faire tout ça sans accepter le risque d’aller en prison. Vous ne pouvez pas vous heurter à la plus puissante des agences de renseignement du monde et ne pas accepter ce risque. S’ils veulent vous attraper, au bout du compte ils y parviendront.) »[3]

De la même manière, Snowden ne veut pas « s’émanciper de l’ordre juridique » comme il est suggéré  dans le même chapitre, il considère au contraire que les Etats-Unis n’ont pas respecté leur propre Loi. C’est très différent. « Snowden maintained that the surveillance programs violated the Constitution on an enormous scale, and he said that he acted to serve his country. […] “Had that not happened, had the government not gone too far and overreached, we wouldn't be in a situation where whistleblowers were necessary," he said.”[4] (Snowden a maintenu que les programmes de surveillance violaient la Constitution à une échelle énorme, et il a indiqué agir pour servir son pays.  Si cela n’était pas arrivé, si le gouvernement n’avait pas été si loin et n’avait pas exagéré à ce point, nous n’aurions pas été dans une situation où les lanceurs d’alerte sont nécessaires »). A mon sens, en d’autres termes, il ne faut pas mettre en avant une soi-disant récusation de la Loi ou une rupture de l’appartenance de sa part, mais au contraire, il faut affirmer que Snowden est fidèle à l’esprit de la Loi, et la défend contre les transgresseurs institutionnels. La question de sa relation à la désobéissance civile devient dès lors secondaire, car tout dépend si l’on s’appuie sur la légitimité ou la légalité. Snowden n’a pas renoncé à changer sa communauté. Il le répète et fait reference à la Constitution à propos de la réaction du public, « It is not like Occupy Wall Street but there is a grassroots movement to take to the streets on July 4 in defence of the Fourth Amendment called Restore The Fourth Amendment and it grew out of Reddit. » (Ce n’est pas comme Occupy Wall Street mais il y a les bases d’un mouvement pour défiler dans la rue le 4 juillet en défense du Quatrième Amendement, et il se développe sur Reddit. ») . Quand de surcroît, Lagasnerie fait dire à Snowden : je récuse ma nationalité, je démissionne, je change d’appartenance, ce n’est plus mon pays, on est dans le contresens manifeste : Snowden ne cesse de répéter qu’il voudrait retourner, si la possibilité et des conditions acceptables lui étaient données, aux Etats-Unis. En 2013 comme en 2014 :

10 juin 2013 : “It has given me hope that, no matter what happens to me, the outcome will be positive for America. I do not expect to see home again, though that is what I want.” [5] Cela m'a donné l'espoir qu'en dépit de ce qui allait se passer pour moi, le résultat serait bénéfique pour l'Amérique. Je ne pense plus revoir ma maison un jour, même si c'est ce que je veux »)

28 mai 2014 : “I don’t think there’s ever been any question that I’d like to go home […] Now, whether amnesty or clemency ever becomes a possibility is not for me to say. That’s a debate for the public and the government to decide. But, if I could go anywhere in the world, that place would be home.” [6](« Je ne pense pas qu’il n’ait jamais été mis en doute que je voulais rentrer chez moi […]. Maintenant, ce n’est pas à moi de dire si l’amnistie ou la clémence peuvent un jour devenir une possibilité. C’est un débat que doivent trancher le public et le gouvernement. Mais, si je pouvais aller n’importe où,  je choisirai de rentrer »).

Lorsqu’on lui demande pourquoi il est en Russie, il retourne en toute logique la responsabilité : c’est au département d’Etat des Etats-Unis (l’équivalent de notre ministère des Affaires Etrangères) qu’il faut le demander. Les interventions répétées de Snowden au travers de conférences internationales accréditent la thèse opposée d’une volonté d’influer sur les consciences de son pays.

 

4. Manning nous confirmait qu’en situation de guerre, nos démocraties ne se comportaient pas mieux que les autres régimes. Snowden nous révèle que c’est aussi le cas en temps normal, dans la vie quotidienne. C’est un tournant important. Nos institutions se méfient de leurs propres populations, et, même si certains s’alarmaient des pratiques d’Etat, personne ne peut dire que ses soupçons étaient à la hauteur de la réalité. C’est un choc, et un traumatisme durable. Il signifie que, pour longtemps, les citoyens vont à leur tour craindre leurs gouvernants, la confiance est rompue. Si je me suis arrêtée longuement sur les déclarations de Snowden, au risque de l’objection structuraliste qui est l’hypothèse de ce travail, selon laquelle la cohérence d’ensemble échappe aux protagonistes, c’est parce que je crois aussi que Snowden inaugure une nouvelle ère, qui ne tient pas dans sa manière d’agir, mais plutôt dans ses révélations, et que cela reste l’essentiel. En nous faisant prendre conscience du niveau de la surveillance de masse, il rééquilibre les forces. Les populations sont prévenues. Le rôle des journalistes est assez absent du livre, pourtant un Snowden n’a pu émerger que parce qu’il n’était pas aussi solitaire qu’on l’a cru. Ses différents contacts avec les journalistes, Glenn Greenwald, Barton Gellman, Ewen MacAskill, et la documentariste Laura Poitras, ont, selon moi, été cruciaux. D’ailleurs les dispositifs semblables à Wikileaks se multiplient à l’initiative de groupements d’organes de presse. C’est sans doute une nouveauté que ce journalisme qui est prêt à accepter officiellement que des sources anonymes lui fournissent des documents. Certains s’offusqueront de cet accroc à la déontologie, et il est vrai qu’il faut s’attendre à des manipulations, qui ressembleront à celles de l’affaire Clearstream 2. Mais en même temps, les forces en présence sont si puissantes, l’enjeu est si essentiel, que le journalisme, affaibli par l’économie et la concurrence, n’a plus beaucoup le choix pour restaurer un peu de contre-pouvoir.

5. Il n’est évidemment pas question ici de faire le tour des questions soulevées par le livre. Indépendamment de leurs applications aux cas des Manning, Assange et Snowden, les développements parmi les plus intéressants et les plus prometteurs du livre concernent la question du « contrat social », le fait que personne n’a le choix de le signer, ou n’ait besoin de le signer pour avoir à le respecter, et que notre rattachement à un Etat, et même notre éventuelle séparation de cet Etat, ne dépend pas de nous. C’est donc avec une définition singulière du contrat que l’on continue à employer cette expression. Le lieu de naissance ne devrait pas suffire à imposer des devoirs à un individu. Le statut de citoyen, considéré comme une promotion, est avant tout une violence, une imposition. C’est aussi un enfermement, une dépossession. Il faudrait donc le repolitiser et l’une des pistes explorées par la littérature libertaire est justement de « rendre contractuel » le contrat social, de faire de la société de véritables associations (au pluriel), en permettant le choix et la délibération quant à son acceptation ou son rejet. Le pouvoir a intérêt à nous associer à ses méfaits, à nous imposer d’y adhérer, bref à nous assujettir et à nous compromettre : si l’on peut contester leurs statuts de pionniers dans ce domaine, il est cependant certain que Manning, Assange et Snowden réactualisent de manière vigoureuse la figure du contre-sujet, c’est-à-dire de celui qui se désolidarise et reprend en main son existence.



[1] L’art de la révolte, Snowden, Assange, Manning, par Geoffroy de Lagasnerie, chez Fayard 2014

[2] Ewen MacAskill (2013) 'Edward Snowden, NSA files source: 'If they want to get you, in time they will', The Guardian, 10 juin, http://www.theguardian.com/world/2013/jun/09/nsa-whistleblower-edward-snowden-why

[3] Ibid.

[4] Erin McClam (2014) Edward Snowden Tells Brian Williams: 'I'd Like to Go Home', NBC News, 28 mai, http://www.nbcnews.com/feature/edward-snowden-interview/exclusive-edward-snowden-tells-brian-williams-id-go-home-n116756

[5] Ewen MacAskill (2013), Op. Cit.

[6] Erin McClam (2014), Op. Cit.