CC046 - Autour de la Dauphine - Fairing

Dans « A nos amis », le Comité invisible entend reconsidérer certains impensés ou certains préjugés de leur parti (leurs « amis »), qui peuvent expliquer les échecs répétés des dernières insurrections. Le fiasco des soulèvements contemporains met à mal un certain héritage idéologique dont il faut désormais se désengluer. Les enseignements sont nombreux, si l’on se donne la peine de se mettre à la bonne hauteur, de prendre le recul nécessaire. Voici donc une tentative de reconstituer le fil du raisonnement suivi au cours du livre. L’introduction pose le constat de l’échec des soulèvements, car ce n’est que par la lucidité que l’on peut avancer. Pourtant, il y a bel et bien catastrophe.

Non pas, nous dit le premier chapitre, par le fait d’une « crise », encore moins d’une crise économique. La crise n’est que l’outil pratique des gouvernements, c’est une méthode pour rendre plus facile l’administration des populations. La catastrophe est plutôt dans nos existences, plus précisément dans notre rapport perdu au monde. Face à cette réalité, pour contrer toute velléité d’émancipation, le pouvoir multiplie les prophéties d’apocalypse, comptant sur notre indéfectible désir de paix sur terre, aspiration naïve dont il faut à tout prix faire le deuil.

Le second chapitre examine les insurrections récentes et leurs caractéristiques nouvelles : déclenchement par des marginaux, mouvement d’anonymes sans leader, sans organisation, sans programme, sans idéologie définie. Au cœur des motivations, se trouve un désir d’éthique, et surtout ces soulèvements ont en commun un souci d’habiter la situation et de s’auto-organiser sans forcément en passer par des procédures démocratiques. Les insurgés considèrent l’hypocrisie comme consubstantielle à la démocratie. Cette dernière est vue comme l’art de gouverner les hommes tout en ayant l’air de ne pas le faire, l’artifice des élections et de l’antiterrorisme permettant ce tour de passe-passe. Aussi c’est bien à une pure destitution qu’il faut viser. Sans cela on ne sort pas de l’Etat comme paradigme. Il faut en lieu et place de ce système retisser les liens entre les individus et le monde qu’il a su détruire.

Le troisième chapitre montre l’évolution de la nature du pouvoir, qui fait qu’il n’est plus là où on l’attend. Le gouvernement n’est plus dans les institutions ou dans les palais, il est désormais dans les infrastructures, dans ce qui organise le monde, les moyens de communication, les autoroutes, les câbles, les murs. C’est aussi là que réside la faiblesse du système, car s’attaquer à l’un de ces maillons, c’est ébranler le tout. L’auto-organisation joyeuse ne naît qu’à partir du blocage de l’organisation triste mise en place par le pouvoir, mais, dans une perspective révolutionnaire, encore faut-il bien connaître les dispositifs ennemis, ne serait-ce que pour pouvoir les détourner à son profit. Le travail d’enquête à ce titre est une nécessité.

L’émergence d’un gouvernement cybernétique, décrite dans le quatrième chapitre, repose sur les nouvelles technologies et les nouveaux réseaux sociaux (Facebook par exemple). A notre insu, par l’utilisation de ces moyens qui nous font miroiter une certaine liberté, nous devenons les relais d’une nouvelle forme de gouvernement, à base de surveillance et de contrôle ; ces nouveaux usages, loin d’être ontologiquement neutres, nous vident de toute intériorité et aggravent notre éloignement du monde. Cette pseudo-vie qui en découle est si misérable en comparaison de la vraie vie qu’il faut peut-être voir dans cet appauvrissement la chance d’une révolte. L’ennemi n’est pas la technique, mais la technologie qui est une sélection des techniques.

Le cinquième chapitre met en place les pistes d’une stratégie révolutionnaire : pour être efficace, elle doit s’affranchir des catégories du pacifiste et du radical, deux figures qui compromettent symétriquement, par une valorisation personnelle, la révolution. En un certain sens, l’insurgé, comme le reste de la population, est une production utile à la contre-insurrection, qui le force à aller sur le terrain de l’ennemi, là où l’échec est certain. Il faut au contraire que le sujet révolutionnaire se dissolve en quelque sorte, qu’il ne soit plus reconnaissable, que la guerre par lui menée n’ait plus la même définition, les mêmes buts, les mêmes enjeux, les mêmes méthodes que la guerre conduite par les gouvernements : il faut donc là une asymétrie ontologique, fondée sur notre idée du bonheur.

Comme l’explique le sixième chapitre, le capital a réorganisé le monde, le fragmentant en territoires de valeur et en zones à l’abandon, entamant même un impitoyable processus de sélection des individus. Il n’y a plus, à proprement parler, de « sociétés » dans lesquelles on pourrait s’intégrer. Plutôt que d’accepter cette sélection, il nous faut, sous peine de défaite, partout où c’est possible, faire sécession, puis habiter pleinement ces zones de dissidence et les lier entre elles. Il ne faut pas voir ces combats comme une lutte entre ce qui est global et ce qui est local, car cette distinction n’a lieu d’être que par rapport à une dépossession. A l’origine, rien n’est local, ou tout l’est, ce qui revient au même. Cette prise de conscience a aussi l’avantage de démythifier la puissance d’Etat en la ramenant sur terre.

Le retour de la commune est le sujet du septième chapitre. Fondée sur un désir de vie commune, c’est une nouvelle façon de vivre, d’habiter ; elle n’est surtout pas synonyme d’isolement, elle doit s’émanciper de l’économie et ne doit pas être confondue avec une économie sociale et solidaire dans le cadre d’un combat contre la pauvreté. Former une puissance commune, c’est faire l’expérience de la joie, de la fécondité de la rue dans l’organisation, cela contraste terriblement avec notre quotidienneté.

Le dernier chapitre montre que, face aux événements qui finissent par donner raison dix ans après aux activistes anti-globalisation, la radicalisation est générale et touche même les « gens ordinaires » qui ont repris certaines expressions et certaines techniques à leur compte. Cependant, le mouvement est fragmenté, constitué d’expériences locales dispersées, sans réelle connexion entre elles. L’anarchiste doit veiller à retrouver le niveau global et organiser de nouveaux liens, sans remettre en question le caractère diffus, organique et horizontal des communes, afin de développer la puissance insurrectionnelle. Pour que cette puissance croisse, le révolutionnaire doit faire preuve d’attention et de discipline, et veiller à ce que toutes les dimensions de cette puissance progressent en même temps : l’esprit (penser), la force (attaquer) et la richesse (construire).

A nos amis, Comité invisible (242 p., 10€)