Le discours du nouveau nobélisé Patrick Modiano dans les locaux de l’Académie de Stockholm nous donne l’occasion de nous pencher sur un poème de Yeats. Au terme d’un développement sur l’importance jouée par le Paris de l’Occupation dans son écriture, le romancier français cite la deuxième et la dernière strophe des « Cygnes Sauvages à Coole ». Les poèmes d'un écrivain, dit-il, sont à l'image de leur temps, ils appartiennent à leur siècle, parfois inscrits dans une année particulière, et ne pourraient pas avoir été produits auparavant.

Yeats photographed in 1923
Yeats photographié en 1923 (Source: Wikipedia)

The Wild Swans at Coole

The trees are in their autumn beauty,  
The woodland paths are dry,
Under the October twilight the water  
Mirrors a still sky;
Upon the brimming water among the stones  
Are nine-and-fifty swans.

The nineteenth autumn has come upon me  
Since I first made my count;
I saw, before I had well finished,
All suddenly mount
And scatter wheeling in great broken rings  
Upon their clamorous wings.

I have looked upon those brilliant creatures,  
And now my heart is sore.
All's changed since I, hearing at twilight,  
The first time on this shore,
The bell-beat of their wings above my head,  
Trod with a lighter tread.

Unwearied still, lover by lover,
They paddle in the cold
Companionable streams or climb the air;  
Their hearts have not grown old;
Passion or conquest, wander where they will,  
Attend upon them still.

But now they drift on the still water,  
Mysterious, beautiful;  
Among what rushes will they build,
By what lake's edge or pool
Delight men's eyes when I awake some day  
To find they have flown away?

En voici une traduction très maladroite : Les arbres sont parés de leur beauté d’automne et les sentiers du bois sont secs. Sous la lumière d’un crépuscule d’octobre, l’eau reflète un ciel tranquille. Sur cette eau généreuse, au milieu des rochers, vont cinquante-neuf cygnes. Sur moi s’est écoulé le dix-neuvième automne depuis la première fois que je les ai comptés ; je les vis tous, avant d’avoir vraiment fini, soudainement monter et se disperser en larges cercles brisés sur leurs ailes bruyantes. J’ai contemplé ces créatures brillantes, et maintenant mon cœur est douloureux. Tout a changé depuis que, entendant la première fois au crépuscule sur cette rive le battement de cloche de leurs ailes sur ma tête, je marchais d’un pas plus léger. Infatigables toujours, par couples d’amants, ils barbotent dans les froids et amicaux courants ou grimpent dans les airs ; leurs cœurs n’ont pas vieilli ; la passion ou la conquête, où qu’ils errent, toujours les suivent. Mais maintenant ils glissent sur l’eau tranquille, mystérieux, magnifiques. Dans quels joncs s’établiront-ils, de quel côté du lac, ou dans quel étang réjouiront-ils les yeux des hommes quand je m’éveillerai un jour pour découvrir qu’ils se sont envolés ?

Ce qui frappe à la relecture, c’est d’abord la centralité du « Tout a changé » (« All's changed »). c’est ensuite très anecdotiquement ce décompte de cinquante-neuf (à noter la forme utilisée : « nine and fifty » au lieu de « fifty-nine, sans doute pour des raisons d’euphonie) : certains commentateurs ont malicieusement relevé que cette précision contredit le fait que l’auteur avoue lui-même n’avoir pas pu finir de compter la première fois (mais il est vrai qu’il a pu le faire ultérieurement). Enoncer avec exactitude le nombre de cygnes suggère d’une certaine manière qu’au fil des années ce sont bel et bien les mêmes cygnes, les mêmes êtres immortels que contemple le poète. D’autres lecteurs se sont étonnés de ce compte impair qui rend dès lors impossible un strict appariement par couple (« lover by lover »), et suppose la présence de cygnes célibataires… D’ailleurs dans ce poème il n’y a pas que les amants qui sont censés aller par deux : certains mots se répètent, acquérant par là-même une charge toute particulière : automne (autumn), crépuscule (twilight),  eau (water), cœur(s) (heart), ailes (wings). La plus forte occurrence est cependant le mot « still » cité à quatre reprises, tantôt adverbe (« toujours ») tantôt adjectif qualificatif (« tranquille »), avec parfois l’ambiguïté maintenue. On est enfin frappé par certaines images comme les grands anneaux brisés au moment de l’envol des oiseaux ; aux nombreuses explications que j’ai pu lire, j’en préfère une toute personnelle, et qui me semble pourtant la plus simple : du battement des ailes encore humides jaillissent des gouttes d’eau décrivant de larges cercles discontinus.

Le poème a été écrit vers 1916-1917 par un homme dans sa cinquantaine, mélancolique et malheureux. Yeats séjournait alors chez son amie Lady Gregory à Coole Park. Le poème suggère une opposition entre la beauté durable de ces cygnes sur ce lac et le monde en plein bouleversement. Le contexte historique est évidemment chargé avec la première Guerre Mondiale, mais aussi la rébellion irlandaise en cours. De là cette remarque de Modiano que ce poème est marqué par son temps :

« Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXsiècle et même à l’année où il a été écrit. » (Patrick Modiano - Conférence Nobel - Source : http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2014/modiano-lecture_fr.html)

Sans doute Modiano a-t-il raison. A cette affirmation il serait difficile en effet d’opposer par exemple « Le Cygne » de Sully Prudhomme qui joue sur d’autres thèmes et ne met pas, selon moi, en scène la même opposition. En voici pour le plaisir les dernières lignes :

« Puis quand les bords de l'eau ne se distinguent plus,
A l'heure où toute forme est un spectre confus,
L'oiseau dans le lac sombre où sous lui se reflète
La splendeur d'une nuit lactée et violette,
Comme un vase d'argent parmi les diamants,
Dort, la tête sous l'aile, entre deux firmaments. »
              Sully Prudhomme, Le cygne, in Les Solitudes, 1869

Comme le suggère Modiano, on ne peut non plus objecter un Baudelaire ou un Mallarmé. Le poème de ce dernier commençant par le vers « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » n’est en aucune façon comparable à celui de Yeats. Le cygne y représente le poète lui-même. De même pour « Le Cygne » écrit par Baudelaire, l’oiseau y symbolise plutôt la figure de l’exilé.

Cependant, comment expliquer ce sentiment de familiarité qui m’envahit à la lecture de ces vers ? Comme une réminiscence… En cherchant bien, je crois que ce sentiment provient d’un poème écrit une centaine d’année auparavant. La figure du cygne y est absente, mais on y retrouve un lac, une  mélancolie semblable et l’idée de changement, il s’agit bien sûr de la fameuse élégie de Lamartine, qui s’achève ainsi :

[…] Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

               Alphonse de Lamartine, Le lac, in Méditations Poétiques, 1820

L’axiome de Modiano est par définition à la fois indémontrable et irréfutable. Dès lors, je pourrais y souscrire sans difficulté. Cependant, je suis plus sensible, paradoxalement, à une autre idée, qu’on pourrait qualifier d'antinomique, mais qui de fait ne l’est pas et cohabite avec la première. Cette seconde vérité, tout aussi indémontrable et tout aussi irréfutable, rappelle que les poèmes parlent de l’universel humain, et que notre nature relève d’une certaine permanence. Elle permet d’expliquer notre proximité avec les Anciens, que les meilleurs d’entre eux nous parlent encore, en un mot que l’on s’y reconnaisse. Et pour rendre cela possible, il faut ainsi reconnaître que l’algèbre des sentiments échappe aux modes opératoires conventionnels et qu’à situations historiques distinctes, voire incomparables, l’écriture de deux individus peut se colorer similairement, qu’enfin des affects personnels se vivent parfois aussi, voire plus, douloureusement que les désastres collectifs, l’ordre de la proportionnalité n’ayant rien à faire ici.