Jean-Jacques Rousseau, par LatourJean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève
par Maurice-Quentin de La Tour- 1759- 1764
Musée Jean-Jacques Rousseau- Montmorency

Le 20 décembre 1754, Jean-Jacques Rousseau écrivit la lettre suivante « à Monsieur le comte de Lastic » :

« Sans avoir, l’honneur, monsieur, d’être connu de vous, j’espère qu’ayant à vous offrir des excuses et de l’argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.
J’apprends que Mademoiselle de Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée madame Le Vasseur, et si pauvre qu’elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine ; que la bonne vieille, l’ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille, avec la lettre d’avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu’il a coûté ; et qu’après vous être moqué d’elle, selon l’usage, vous et madame votre épouse, vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens de la chasser.
J’ai tâché de consoler la bonne femme affligée, en lui expliquant les règles du grand monde et de la grande éducation ; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d’avoir des gens, s’ils ne servaient à chasser le pauvre quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fait comprendre, à la fin, qu’elle est trop honorée qu’un comte ait mangé son beurre. Elle me charge donc, monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de l’honneur que vous lui avez fait, son regret de l’importunité qu’elle vous a causée, et le désir qu’elle aurait que son beurre vous eût paru bon.
Que si, par hasard, il vous en a coûté quelque chose pour le port du paquet à elle adressée, elle offre de vous le rembourser, comme il est juste. Je n’attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions, et vous supplie d’agréer les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc. »

Chef d’œuvre de persiflage, cette lettre a souvent été citée et étudiée. Il faut cependant rappeler que cette madame Le Vasseur était en fait la mère de Marie-Thérèse, la jeune lingère avec qui Rousseau est en ménage depuis 1745, et qu'il épousera au civil en 1768.


Marie-Thérèse Levasseur, par BaaderMarie Thérèse Levasseur Veuve de Jean Jacques Rousseau
par  Johan Michael BAADER (1791)
Aquarelle et pierre noire sur papier
Musée Jean-Jacques Rousseau - Montmorency

L'affront fait à Marie-Thérèse et décrit dans la lettre, le touche donc personnellement. Cela ne retire rien du style admirable de Rousseau, mais, une fois su, ce lien direct relativise, quoi qu'on en dise, le caractère gratuit, chevaleresque pourrait-on dire, de cette intervention. Ce qui est encore plus rarement relevé, c'est que la lettre n'a jamais été envoyée. Elle était incluse dans une autre correspondance, elle-même non expédiée, adressée à la Marquise de Menars, belle-mère du comte de Lastic. De bon conseil, Madame d'Epinay, l'amie de Rousseau, et bientôt sa bienfaitrice avant que leur relation ne se détériore, empêcha Jean-Jacques d'envoyer les deux missives, comme le montre le courrier qu'il lui adresse le même jour et qui commence ainsi :

« Il faut faire, madame, ce que vous voulez. Les lettres ne seront point envoyées , et M. le comte de Lastic peut désormais voler le beurre de toutes les bonnes femmes de Paris, sans que je m'en fâche. »

Rousseau avait donc rédigé un second courrier, auquel il comptait joindre le premier. Cette deuxième épitre, au ton moralisateur et sérieux, était destinée à la future belle mère du comte et l'invitait à faire de la lettre incluse l'usage qu'elle jugerait approprié. Le procédé ici semble moins sympathique, la volonté de nuire est plus manifeste et Rousseau apparaît sous un autre jour.

« MADAME,
Si vous prenez la peine de lire l'incluse, vous verrez pourquoi j'ai l'honneur de vous l'adresser. Il s'agit d'un paquet que vous avez refusé de recevoir, parce qu'il n'était pas pour vous, raison qui n'a pas paru si bonne à monsieur votre gendre. En confiant la lettre à votre prudence, pour en faire l'usage que vous trouverez à propos , je ne puis m'empêcher , madame , de vous faire réfléchir au hasard qui fait que cette affaire parvient à vos oreilles. Combien d'injustices se font tous les jours, à l'abri du rang et de la puissance, et qui restent ignorées, parce que le cri des opprimés n'a pas la force de se faire entendre ! C'est surtout, madame, dans votre condition qu'on doit apprendre à écouter la plainte du pauvre , et la voix de l'humanité , de la commisération, ou du moins celle de la justice.
Vous n'avez pas besoin, sans doute, de ces réflexions, et ce n'est pas à moi qu'il conviendrait de vous les proposer ; mais ce sont des avis qui, de votre part, ne sont peut-être pas inutiles à vos enfants.
Je suis avec respect, etc. »

Le comte, par ailleurs mousquetaire, capitaine et futur lieutenant général des armées du roi, devait, quelques semaines plus tard, épouser la fille de la Marquise, Anne Charron de Menars, âgée de 17 ans. Compte tenu de la personnalité du comte, je suppose que cette provocation de Rousseau, s'il l'avait mise à exécution, aurait pu avoir des conséquences assez funestes pour lui-même (1). Jean-Jacques a-t-il vraiment eu l'intention d'expédier ces courriers ? Sur l'instant sans doute. Pourtant, le fait qu'il ait pris le temps de les communiquer à son amie, et, qu'avant la fin de la matinée du 20 décembre, il se soit rallié à son avis, semble plutôt montrer que la rédaction des deux lettres a dû en partie apaiser sa colère, et qu'il s'est senti suffisamment vengé en partageant ces écrits avec ses proches. D'ailleurs la postérité lui a donné raison puisque la lettre est souvent citée sans la précision qu'elle ne fut jamais envoyée.

(1) Il est intéressant ici de se souvenir de l'amoureuse Julie dans la Nouvelle Héloïse et de son vibrant réquisitoire (lettre XVII de la première partie) contre la pratique du duel.  

PS. Il se trouve qu'une note de la Nouvelle Héloïse (dans la lettre VII de la cinquième partie), incompréhensible au lecteur qui ignore cette histoire, évoque "l'homme au beurre",  qui n'est donc autre que le comte de Lastic.